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Winter is coming, de Pierre Jourde.





Il y a mille raisons de ne pas lire un livre au moment de sa sortie : le manque d’information, de temps, la défiance par rapport à son sujet, aussi. Quand Winter is coming a paru, en 2017, peut-être étais-je moi-même dans d’autres préoccupations, mais Jourde pose la question d’emblée : je n’ai jamais été capable de lire les romans qui parlent de la mort de l’enfant. Et de citer Philippe Forest, Marie Darrieussecq ou Jean-Michel Béquié, dont le Charles, dit-il, avait continué à travailler longtemps dans l’esprit. Comment imaginer que Gabriel, Gazou, n’en fasse pas autant, après un récit d’une telle force ? Winter is coming – le titre d’un morceau qu’a composé Black Soul puis Kid Atlaas, compositeur électro reconnu de ses pairs- est peut-être inspiré par les références (à Game of Thrones) de son âge (il ne lit pas, et encore moins les livres de son père), mais c’est le titre allégorique d’une agonie qu’on n’a pas vue venir, le livre sur un enfant qui va bientôt mourir, atteint d’un cancer du rein dont la forme est tellement rare – un carcinome médullaire – qu’il n’y en a que deux en France, réunis à la Salpétrière (à laquelle on n’échappe pas comme ça). Jourde, qui ne masque rien de la réalité, est un auteur reconnu, son fils – un des trois qu’il a eus – on ne le connaît que parce qu’à 11 ans, des autochtones ont voulu le lapider, en Auvergne. C’est le Gabriel de Pays perdu – les prémices du malheur ?- il a maintenant 19 ans, est lumineux et promis à un bel avenir, comme on dit, mais la maladie le rattrape, et les secousses sont nombreuses. L’auteur s’interroge d’abord sur la pseudo-humanisation des rapports entre malade et thérapeute, les interprétations qu’on fait de la moindre annonce – il ne va pas mourir tout de suite – la façon dont, dans un déni généralisé, on commence par rassurer. Parmi l’infinité des mondes, nous habitions celui où il ne mourait pas. Il énumère les disparitions qui ont ponctué son existence, se souvient avoir été substitué, à deux ans, à l’enfant disparu d’un couple d’amis de ses propres parents. Quand il parle à Gabriel, il dit : tu es vivant malgré la conscience que j’ai de ta mort, s’interroge sur le non-être qui se renverse en être (et cela s’appelle Dieu) sans trop y croire. Sur la culpabilité qui vient quand c’est trop tard – on n’a jamais beaucoup parlé dans cette famille de taiseux – sur son départ quand il était encore enfant, sur son sourire magique quand il venait le chercher à l’école. La maladie – euphémisme – on la voit grandir dans le regard de sa grand-mère qui ne le reconnaît (presque) pas, dans la relation avec Margot, sa chérie, à qui il a demandé de ne plus venir – avant que sa belle-mère, Hélène, le convainque qu’il faisait une erreur, dans l’ennui qu’un père réussit à éprouver dans la chambre de son fils menacé de disparaître. L’injustice, Jourde la retranscrit dans la machine administrative hospitalière, ses lenteurs, ses ratés, les 13h passés aux Urgences, dans la rixe qu’il manque de provoquer lors d’un contrôle de police ou avec des ambulanciers qui ont bloqué le passage ; par réaction, par contraste, aussi : il est atrabilaire et bagarreur, l’a prouvé à maintes reprises, quand Gazou, lui, se glisse dans le monde discrètement, avec son sourire, et c’est ainsi qu’il arrive à ses fins. Il retranscrit les câlins qu’il peut enfin, de nouveau, faire à son fils, les plaisirs qu’il lui crée rien que pour entendre, encore, un Merci Papa qui le convainc qu’ils sont en vie. Le père est aveugle à la maladie, qui gronde et qui ordonne de ne plus le voir reparaître, ou quasiment, le papa dur qui l’a un jour giflé pour une broutille. C’est une réflexion sur la façon dont les médecins perçoivent l’impuissance de la médecine, également (quand il a une mauvaise nouvelle à vous annoncer, le professeur Chaudier a l’air de vous reprocher quelque chose), sur l’impact qu’a le drame sur l’entourage, les amis. Sur le regret, les et dire que, les a-apostérioris. Sur l’œuvre, enfin – une obsession paternelle – célébrée en interne par des articles pêchés sur Internet – Bref, Gabriel Jourde n’était pas le genre de promesses qu’on voulait voir disparaître aussi rapidement - des sentences – ta musique restera éternelle – ou une note d’Éric Chevillard. Sur l’indicible : le patient et ses proches ne demandent pas, c’est qu’ils ne veulent pas entendre ce qu’il y avait à dire. On pousse avec Gazou, pris d’affection pour cet ange – au sens réel, pas tout à fait de ce monde – on espère, même, bêtement, le miracle après la (courte) rémission, on le porte comme son père le fait à la Martinique – j’ai mon bébé de 20 ans sur mon dos – et puis on s’efface, non sans larmes, devant l’instant, le dernier, qu’il faut leur laisser, la dernière histoire qu’il lui racontera, celle d’un héritage et d’un ordre naturel qui n’auront jamais lieu, une dernière Pietà avec la mère quand le père s’en veut de vouloir faire l’esthète et l’amateur d’art avant de se dire que les anciens savaient déjà.

Le livre est bouleversant, on s’en veut presque d’écrire une telle formule. Les mots ont dû coûter à l’auteur, mais c’est un des plus beaux textes, un des plus justes, qui ait jamais été écrit sur le deuil et l’amour paternel. Celui qu’il faut sans cesse réinventer ; en cela, Gazou et son père sont à jamais réunis : nul besoin de photos pour ça.

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