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« Tu mérites un pays » de Leïla Bouherrafa

Dernière mise à jour : 15 déc. 2022


« Tu dois être la jeune femme la plus heureuse du monde ». C’est avec ces mots que Marie-Ange, l’assistance sociale qui s’occupe du dossier de Layla, jeune femme exilée en France, lui remet la convocation à un entretien de naturalisation française. Cette annonce tant espérée la pétrifie : l’enjeu est trop important. Dès cet instant, on suit le parcours quotidien de Layla qui, animée d’un besoin ardent de s’assimiler, veut apprendre par tous les moyens à devenir française . Au début, c’est avec une certaine candeur qu’elle découvre une réalité qui se révèle, au fur et à mesure des rencontres et des expériences vécues, tout à fait incompatible avec l’image de grandeur qu’elle se fait de la France. La préparation à cet entretien avec l’aide de Marie-Ange lui fait entrevoir toute l’absurdité du système : il faut qu’elle apprenne les bonnes réponses aux questions du genre : qui est Jeanne d’Arc ? Quelles sont les valeurs essentielles de la République ? Etc. Confiante au début, elle s’efforce de respecter les règles et les contraintes que lui impose l’Administration française, qui écrit toujours « En grosses lettres noires. Sans poésie ni sentiment. » Elle croit que tout réviser consciencieusement fera d’elle une bonne Française. Elle ira bien sûr de désillusions en désillusions, nourries par des rencontres avec des personnages extrêmement importants pour elle. D’autres questions autrement essentielles s’imposent à elle : Comment être heureuse quand elle se retrouve seule exilée à Paris, qu’elle vit dans un hôtel insalubre au milieu d’autres femmes à la dérive,partageant toutes la douleur et le manque, quand son ami le doux Momo français et musulman doit fermer son manège parce que sa longue barbe dérange la mairie, quand Claude, la vieille femme vendeuse de fleurs très « moches » se retrouve à la rue après l’incendie de son immeuble, quand la belle Sadia, sa compagne de chambre aux « yeux de tigre », accepte de s’humilier pour de l’argent ? L'auteure dénonce par la voix de Layla les dysfonctionnements de la société et de l'Administration. Être français ne suffit pas pour être heureux et avoir la garantie de logement et de sécurité. Réfugiés ou non, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, avec ou sans emploi, les plus faibles sont abandonnés à leur sort, ils sont tous des étrangers. Le décalage entre l'image rêvée de la France et la réalité vécue au quotidien provoque chez Layla un profond conflit intérieur qui la mène à une prise de conscience. En cela, ce roman est un récit d'émancipation où l'héroïne passe de la soumission absolue à la révolte finale. Au-delà du sujet de l'intégration et de l'identité, c'est l'histoire d'une jeune femme qui se libère du regard des autres et du rôle qu'on lui a assigné. Le titre du roman, Tu mérites un pays, met en évidence la notion de réciprocité dans la méritocratie. Comme dit l'auteure, la méritocratie, on en parle constamment en France. Mais toujours en sens unique. "Marguerite Duras écrivait qu'un amour à sens unique, ce n'était pas de l'amour et je me disais que cela valait aussi pour un pays. Peut-on aimer un pays seul dans son coin? Peut-on aimer un pays s'il ne nous aime pas en retour?" Une écriture mêlant la sincérité, la fausse naïveté, la poésie et l'humour peut séduire le lecteur. Pour ma part, je dois avouer avoir été un peu irritée au début par une candeur trop accentuée, par le martellement de phrases répétées, donnant certes un rythme, mais finissant par lasser et alourdir le texte. Mais ce ressenti s'est allégé jusqu'à s'évanouir au fur et à mesure de la lecture, car la sincérité et la justesse envahissent le propos. "J'ai été prise de l'envie irrépressible de lui toucher un mot. En France, on peut toucher les mots". J'ai suivi alors avec intérêt le parcours de cette touchante combattante qui réagit d'abord avec son corps. Son corps, qui ressent dans sa chair et ses os la violence du monde. "J'ai senti ma peau se sillonner, se craqueler, se fissurer, doucement, comme si j'étais un bâtiment qui s'effondrait à Bagnolet."Chapitre après chapitre - avec des sortes anaphores sur chaque titre à la manière d'un traité, les idées et expressions précédentes se font écho. Dans le premier chapitre, "Sur une anguille", il est question du rêve récurrent de Layla: "Ma mère, restée au pays contre sa volonté, disait que les rêves ont toujours un sens et que, si on cherchait à les comprendre, ils pouvaient nous révéler ce que l'on avait à l'intérieur de soi. Moi, je pensais que, pour savoir ce que l'on avait à l'intérieur de soi, le plus simple aurait été de s'ouvrir en deux avec un couteau bien tranchant, de part en part, d'un bout à l'autre. Sûrement que si l'on m'avait ouverte en deux, à cet instant, on aurait trouvé de la chair, du sang, de l'angoisse - car c'est de ça que sont faites la plupart des femmes -, mais aussi ma mère restée au pays contre sa volonté, ma cousine Malika, mon cousin Jamil, mon oncle Farouk et, parmi eux, cette anguille qui passait mes nuits à nager à contre-courant, à l'intérieur de moi, en se faufilant." Une dernière citation: "Je pense que, dans la vie, il y a des choses qui ne devraient jamais avoir à se réclamer. Si je devais n'en citer que quelques-unes, je dirais l'amour, un corps, un logement. Un pays."

Ce roman mérite toute notre attention.


Leïla Bouherrifa est née en 1989 à Paris. Elle a travaillé de nombreuses années dans le secteur associatif et a notamment enseigné le Français à des jeunes réfugiés.


« Tu mérites un pays » est son deuxième roman paru en 2022 chez Allary Éditions.




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