« Trois coeurs battant la nuit » de Aurélien Manya

Mis à jour : mars 29


Trois cœurs battant la nuit, trois destins que nous suivons à leurs rythmes cardiaques au bord de l’explosion, trois personnages en souffrance dans un monde en souffrance. Les situations de crise que nous vivons actuellement, qu’elles soient sanitaires, économiques, sociales ou climatiques semblent fortement marquer la littérature d’anticipation. Avec son dernier roman, Aurélien Manya nous plonge dans une folie dystopique effrayante. Nous sommes en été 2054 à Marseille, devenue la capitale d’une France effondrée. C’est le règne du chaos où la guerre civile fait rage et la violence d’une dictature corrompue et implacable s’abat sur la population. Des rebelles s’organisent et se battent avec le courage du désespoir contre le pouvoir néolibéral et les exactions d’une coalition fasciste. Il y a Sohan, combattant de la liberté à bout de forces, qui veut embarquer clandestinement sur un bateau pour le Maroc, pays d’accueil où il pourra vivre dignement. En effet, l’auteur n’hésite pas à inverser les positions : nous sommes maintenant les migrants qui traversons la Méditerranée au péril de notre pauvre vie ! « Si chaque jour je trouvais le courage de prendre mon arme et de suivre mes camarades dans les tunnels, si j’avais encore la force de tirer sur tout ce qui portait un uniforme, c’était grâce à ce que je projetais : partir d’ici, m’installer dans une de ces villes côtières marocaines où il fait bon vivre et tout mettre en œuvre pour faire venir Layla. » Layla est le deuxième cœur qui bat la nuit, sa bien-aimée. « La réalité nous obligeait à être lucides avant l’âge. Layla et moi faisons partie d’une génération qui a grandi dans l’ombre du chaos. » Layla filme des entretiens qu’elle réussit à réaliser avec les migrants. Il y a là une réflexion sur le rôle de la mémoire et l’importance du témoignage. Le troisième cœur qui bat la nuit est Stella à la vie plutôt compliquée qui s’évade d’un camp d’internement établi sur les plages. Dans la nuit chaude de la ville où chaque ombre peut être une cible, les trois destins vont se croiser tragiquement avec, cependant, au bout du tunnel, une lumière de liberté, l’espoir d’un avenir meilleur, la possibilité d’un « à bientôt », d’un « demain ». L’écriture est rythmée, au plus près des battements de cœur, haletante. Les phrases courtes nous entrainent dans l’action où s’entremêlent de façon non linéaire les histoires d’amour et de dystopie. Aurélien Manya, né à Marseille, est monteur de film et écrivain. A remarquer la magnifique épigraphe de Rainer Maria Rilke : « Je ne sais pas encore souffrir comme il faudrait, et cette grande nuit me fait peur ; mais si c’est là ta nuit, qu’elle me soit pesante, qu’elle m’écrase, que toute ta main soit sur moi, et que je me perde en toi dans un cri."


Trois coeurs battant la nuit de Aurélien Manya édité chez L'Arpenteur / Gallimard

(Janvier 2021)

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