« Trois Alexandrines » de Sibylle Vincendon

Dernière mise à jour : 6 sept.


Feuilletant un album de famille, Sibylle Vincendon a une illumination évidente : elle est d’Alexandrie et elle ne le savait pas ! Il est temps pour elle de plonger dans le passé de sa famille et de partir à la rencontre de ses ancêtres, les trois femmes fortes que furent Rosette, son arrière-grand-mère, Claire, sa grand-mère et Claude, sa tante. C’est ainsi que naît le roman Trois Alexandrines, une enquête familiale qui suit les destinées de trois femmes descendant des barons de Menasce, illustre famille de l’aristocratie juive d’Alexandrie. A travers ces trois destins extraordinaires que retrace l’auteure, c’est aussi une ville et une époque disparue qui renaissent et s’animent. Le roman débute avec Rosette, « cette petite personne douée pour la survie ». C’est elle qui pique la première la curiosité de l’auteure ; celle-ci a visiblement un grand plaisir à confronter les résultats de ses recherches à la légende familiale, tentant de combler les trous et d’imaginer des réponses aux nombreuses questions qui se posent. Comment Rose, fille d’un chauffeur et d’une piqueuse de bottines, née en 1875 dans un quartier populaire de Paris, joli minois pauvre et catholique, devient-elle vendeuse aux Trois-Quartiers, première marche vers une ascension sociale ? D’où vient son premier enfant ? Comment s’établissent ses liens avec l’Egypte et la société capitaliste naissante d’Alexandrie ? Elle est belle, coquette, attirante, ambitieuse, courageuse, intelligente et prête à saisir toute opportunité pour sortir de sa condition. Et elle s’en sort ! Après quelques traversées dans les deux sens de la Méditerranée et des efforts obstinés d’adaptation allant jusqu’à une conversion à la religion juive, elle devient baronne de Menasce. Quel triomphe exaltant de s’imposer dans cette famille de « gardiens du temple » en épousant son bienfaiteur et sauveur Felix de Menasce après un dur combat ! Elle l’a connu à Alexandrie alors qu’elle vivait déjà avec son premier compagnon rencontré à Paris dont elle avait eu un fils et qui l’avait attirée en Egypte, lui faisant miroiter une vie riche et facile. Voici ce qu’écrit Sibylle Vincendon à propos de Felix de Menasce : « Félix de Menasce résume à lui seul l’idée que l’on peut se faire d’Alexandrie la cosmopolite. Il possède une nationalité austro-hongroise, a vécu en Angleterre, ne jure que par la culture française pour les programmes des écoles qu’il finance, parle anglais, français, allemand et arabe, et surtout, il est juif. Au moment où il rencontre Rosette, il sait qu’il est appelé à devenir bientôt président de la communauté juive d’Alexandrie »…« Cela n’a pas à voir avec la religion et, d’ailleurs, Félix n’est pas très religieux »…« Il est sans doute déjà sioniste. » A Alexandrie, la famille Menasce étend son influence et investit énormément dans les bâtiments de toutes sortes, immeubles, écoles, hôpital, synagogue, participant ainsi au développement de la ville. Rosette est très à l’aise dans cette société où dominent l’argent facile, les réceptions mondaines, les bals. Mais elle montre aussi un réel et profond intérêt pour la culture et se met à lire tous les livres de la bibliothèque. Rosette apparaît comme le pilier des trois Alexandrines et l’auteure revient très souvent vers elle. Il y a aussi Claire, la fille de Rosette et de Félix, dont l’auteure déplore ne posséder aucune trace de son enfance. Elle montre quelques aptitudes artistiques, dessine, crée des costumes de théâtre, écrit, joue un peu et …fume des cigarettes. A 19 ans, elle tombe amoureuse d’un beau jeune homme un peu fade, Jacques Vincendon, fils et petit-fils de généraux français. Malgré les réticences du père et grâce au soutien plein d’amour de Rosette, le mariage est célébré en grandes pompes et très vite, Claire donne naissance à sa fille Claude. « Après Rosette et Claire, voici Claude, la première de mes trois Alexandrines que j’attrape dès sa naissance… » Claude, dont l’auteure découvre la beauté dès son plus jeune âge, n’a qu’une envie, celle d’apprendre, d’être une élève modèle au lycée français, elle lit beaucoup, écrit et ses parents sont très fiers d’elle. Sans dévoiler toute son histoire (à la fin de la guerre, elle travaille dans les approvisionnements de la Royal Navy à Alexandrie), on en arrive à sa rencontre avec celui qui sera le grand amour de sa vie en la personne de l’écrivain Lawrence Durrell, dont elle devient la 3ème épouse. Pour Sibylle Vincendon, les recherches s’avèrent difficiles tant il existe peu d’informations sur Claude, sa vie et son activité littéraire. Elle en apprend plus en fouinant dans les biographies de Lawrence Durell et dans sa correspondances avec Miller.

L’auteure dit de Claude qu’elle est « perdue ». « Effacement du nom, effacement de l’artiste ? "La relation entre les deux époux est « émotionnellement profonde et physiquement violente ». On sait que Claude a apporté une aide indispensable à l’écrivain Durell – mais « ils buvaient beaucoup, il la battait. » L’aimait-il ? l’a-t-il dépossédée de ses écrits ? A la mort de Claude, il s’effondre : « elle ose mourir à quarante ans sans crier gare et le voilà perdu." L’auteure exprime avec tendresse son admiration pour la force mentale et physique qui permet à Claude de résister à la puissance démonique et destructive de Lawrence Durell.

Suivre pas à pas les questions, les découvertes, les suppositions et les chemins tortueux de l’imagination de Sibylle Vincendon est un vrai plaisir de lecture. Nous admirons avec elle ses Trois Alexandrines.



Sibylle Vincendon a été longtemps journaliste à Libération. Son livre a été publié chez Stock en mai 2022.

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