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« Trésor national » de Sedef Ecer

Mis à jour : févr. 18


La narratrice Hülya, devenue Julya, a quitté Istanbul à 16 ans pour s’installer à Paris. Mariée à un Français, totalement acculturée, elle n’a plus de lien ni avec son passé ni avec sa mère Esra Zaman, une célèbre actrice du cinéma turc. Cette dernière, sur le point de mourir lui adresse une demande : écrire quelques pages qui seront lues au cours d’une cérémonie-hommage dont la diva règle les moindre détails avant son trépas proche. Julya commence par refuser mais les souvenirs remontent à la surface. Elle s’adresse à sa mère et naît le roman. Sedef Ecer nous entraîne dans une quête familiale, quasiment tribale vu le nombre d’amis que compte la tribu qui entoure Esra, ponctuée par trois des coups d’État dont la Turquie moderne est coutumière. Celui du 27 mai 1960 marque la rencontre de la diva avec le photographe Ishak qui deviendra son mari et cinq ans plus tard le père de la narratrice, celui du 12 mars 1971 au cours duquel Ishak « disparaît » à l’instar de nombreux militants, intellectuels et artistes turcs et celui du 12 septembre 1980 qui reste dans toutes les mémoires. La fin de l’histoire aura lieu durant le putsch raté de 2016. Cette quête d’identité est facilitée par les divers objets que la fidèle Nilüfer apporte à Julya. En particulier le sac en cuir marron appartenant à Ishak et qu’Esra a demandé à son amie de remplir d’objets marquants. Par exemple, le trophée « Trésor national » attribué à Esra lorsque celle-ci était encore en odeur de sainteté vis à vis du pouvoir. Mais aussi des photos. L’occasion pour la narratrice d’évoquer les proches de la diva en de courts chapitres qui chacun à sa manière dévoile en creux une partie de la personnalité de l’actrice. « Il y a ceux que tu appelles “les miens”. Ceux qui t’ont accompagnée à tes moments de fulgurance et de stagnance, de divagations et d’errances, ceux qui ont connu tes joies et tes malheurs. » On y découvre par exemple une incroyable Bahar dont Julya dit : « la seule personne au monde à connaître tout de mon enfance : ma varicelle, mes plats préférés, mon premier jour d’école, mon premier tour en vélo, ma première cuite, mes chagrins d’amour, mes concours de karaté, mon départ de la maison. » Bahar, première transgenre de Turquie, que la diva avait repérée dans un cabaret où elle se produisait. Un portrait magistral qui n’est pas sans rappeler Bülent Ersoy la célèbre chanteuse transgenre, bien réelle, elle, dans la Turquie contemporaine. Chacun des fidèles, Aziz, Firat, Nilüfer… est ainsi passé au crible de l’auteur avec une maîtrise parfaite de l’art du portrait. Sedef Ecer s’offre même le luxe de décrire un épicier salafiste parisien plus vrai que nature : il vend de l’alcool. « C’est très demandé, je ne peux pas faire autrement. » En toile de fond, Ismaïl, comme une ombre maléfique planant sur le tableau… Le roman s’ouvre sur des phrases courtes, presque sèches pour s’envelopper au cours des chapitres de plus longues envolées. Comme si l’auteur avait voulu nourrir au fil de l’histoire le discours de la narratrice. Les allers et retours passé-présent offrent une respiration bien nécessaire dans une histoire tant individuelle que nationale mouvementée. Au travers de la quête de la narratrice, c’est l’histoire de la Turquie contemporaine qui se déroule sous nos yeux de lecteurs. Une Turquie bien éloignée des clichés orientalistes ou des dépliants touristiques. Mais Sedef Ecer nous convie aussi, mine de rien, à une formidable rétrospective cinématographique et théâtrale ce qui finalement n’est gère étonnant pour la dramaturge, scénariste et metteuse en scène qu’elle est. Dans les remerciements, on trouve cité, entre autres, Mahir Güven (« Grand Frère », éd. Philippe Rey, 2017. Prix Goncourt du premier roman 2018) et ça non plus ce n’est guère étonnant. Que souhaiter à « Trésor national » si ce n’est le même destin que « Grand Frère » ?


Trésor national de Sedef Ecer aux éditions JCLattès


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