« Trésor national » de Sedef Ecer

Mis à jour : mars 28


Six personnages en quête de bonheur : Esra Zaman, Isahk, Nilüfer, Aziz, Firat, Bahar et un personnage en quête de pouvoir, Ismaël, autour de l'auteure/narratrice Hülya devenue Julya, se partagent les aventures de ce roman construit comme une tragédie antique où les trois coups du théâtre se confondent avec les trois coups d'état que la Turquie a subis en 1960,1971 et 1980.

Bien plus que six personnages, de tragédie ou de comédie, métamorphosent Esra Zaman à chaque apparition à l'écran ou sur scène, ainsi : Iphigénie, Antigone, Lady Macbeth, Blanche (un tramway nommé désir), Lioubov (la cerisaie), Gül (remake turc de Certains l'aiment chaud), Madame Bovary, Médée... La célèbre comédienne auréolée de nombreux prix dont l'illustre "Trésor national", mère de Hülya devenue Julya, ne vit que pour ses rôles, que pour évanouir la vraie vie, que pour briller, parader et oublier la réalité. Et son devoir de mère parfois.

Confrontée malgré elle aux soubresauts qui font vaciller son pays le poussant vers un monde de plus en plus sombre, Esra Zaman résiste dans la lumière factice des plateaux de cinéma de l'âge d'or du cinéma turc.

L'histoire est racontée par Hülya, devenue Julya, surnommée Seker ou Columbo par sa mère et par Nilüfer, sa confidente. Exilée en France, naturalisée française, oublieuse volontaire de son passé, la narratrice n'a pas vu sa mère depuis vingt ans. Elle est mariée, scénariste, elle-même mère de famille. Mais le coup d'état manqué de 2016 en Turquie la rapproche émotionnellement de cette mère si lointaine. Et malade. Car Esra Zaman née en 1934, va mourir, mais elle veut un final grandiose, à la Fellini, et, pas rancunière, demande à sa fille de lui écrire une oraison funèbre digne d'elle. Petit à petit le passé refait surface chez Julya redevenue Hülya le temps de retracer toute la vie de la diva, ses deux amours, ses amis, ses trahisons.

Par petites touches, les objets, les lettres, les affiches, les planches contact, les enregistrements agissent comme un révélateur et leur présence sensorielle est décrite avec minutie et pudeur. "Je touche tout, un par un. Chacun des objets. Des fantômes s'en échappent et rodent comme les djinns qui sortaient des bouteilles dans tes contes persans".

Tout au long du récit l'auteure prend des risques à travers sa narratrice quand elle évoque l'agonie de la Turquie laïque et les crimes politiques, comme celui de son père, reporter-photographe, disparu "mystérieusement" quand elle n'était qu'enfant. Ce parti pris d'évoquer les dérives d'un gouvernement en arrière-plan de l'intrigue pourrait être inquiétant, mais, comme le dit Fassbinder : fear easts the soul” (La peur mange l'âme).

La construction narrative tient en haleine avec une bonne dose de suspense et l'écriture a parfois des élans poétiques "J'ai ouvert la boîte incrustée de nacre et caressé vos alliances". A lire absolument pour l'Histoire, la fiction et les Lotophages ...

Sedef Ecer est née à Istanbul et vit en France. Elle est dramaturge, scénariste et metteur en scène.


« Trésor national »de Sedef Ecer - Editions JC Lattès - décembre 2020

Premier roman écrit en français

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