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« Taormine » de Yves Ravey


C’est un roman sur des vacances ratées, un voyage de rêve qui tourne au cauchemar. Taormine, lieu de villégiature huppé, décor historique au bord de la mer, face à l’Etna, en Sicile. Voilà la destination idéale pour le couple Melvil et Luisa Hammett (comme Dashiell ?!), qui, battant de l’aile, compte se réconcilier aux doux rayons du soleil printanier et aux bienfaits de la baignade. Hélas, le sort en décide autrement et une succession de mauvaises idées entraine les deux personnages et le lecteur dans un engrenage diabolique. Dès le début, on sent les trames de la catastrophe s’ourdir. La femme n’a qu’une envie, c’est d’aller voir la mer et prendre un bain. Installés dans une voiture de location prise à l’aéroport, au lieu de prendre la route directe vers l’hôtel, ils bifurquent vers la plage sur un chemin de terre, obstrué d’engins de chantier qui mène à un snack-bar minable et à un campement de nomades un peu plus loin. La nuit tombe, le vent se lève, un orage soudain s’abat sur ce coin perdu. Première déception. Ils décident de repartir et, manque de chance, un choc violent se produit, la voiture heurte un obstacle non identifié. Au lieu de descendre, ils continuent leur route, Melvil intimant à sa femme de rester dans la voiture. Nouvelle mauvaise idée, suivie sans tarder par une autre, celle de faire un détour et de s’arrêter dans un village perdu où ils passent la nuit dans la voiture. Le lendemain, ils arrivent à l’hôtel, et Melvil n’a qu’une hâte, celle de trouver un carrossier qui puisse réparer en toute discrétion l’aile de la voiture endommagée par l’accident de la veille. A partir de là, tout ira en se dégradant. Melvil, déterminé à passer des « vacances réussies », comme il l’a promis à sa femme, cherche à se disculper des situations embarrassantes où il s’enlise et à fuir ses responsabilités. « La forme » que la voiture a heurtée ne serait-elle pas cet enfant de migrants dont un journal local rapporte la mort accidentelle à l’endroit-même où ils sont passés ? Cette question taraude cet homme qui se dévoile lâche, de mauvaise-foi et cynique, prêt à falsifier la vérité, à payer très cher pour faire disparaître toutes traces et finalement, leur propre présence dans le pays. Mine de rien, sans analyse psychologique ni jugement, avec des sous-entendus et des non-dits, l’auteur crée une atmosphère haletante de fable cruelle où les travers de notre société sont incarnés dans cet anti-héros. Où est la vérité, où est le fantasme ? Un bref roman où l’écriture descriptive faussement neutre, sans fioriture, nourri de monologues intérieurs laconiques coupés de dialogues lapidaires, fait la force du propos où il n’y a aucune revendication, aucune dénonciation, aucune moralité, juste un engrenage de faits, chaque détail apparemment insignifiant ayant son rôle. Les personnages ne sont pas sympathiques, ils agissent suivant leurs intérêts, comme mus par une fatalité qui les dépassent. Melvil est « un parasite » chaussé de « mocassins blancs en nubuck », qui vit des largesses de son beau-père. Le couple, venu chercher « le calme et le repos » a tout perdu, sa dignité et son humanité.


La file de visiteurs a progressé vers la billetterie. J'ai suivi Luisa: Et si j'émettais l'idée que tout ceci n'était qu'un ennui causé par le hasard ? et si, à partir de notre débarquement, tout s'était joué pour que nous prenions cette route précisément ? pour que nous fassions halte devant ce sanck-bar, et pas un autre? Aurait-il fallu que je commette l'erreur, sans le savoir, guidé par une main invisible, de prendre l'embranchement sur la droite, qui ne conduisait nulle part. Aurait-il fallu également qu'il se mette à pleuvoir et que la nuit tombe à cet instant ? Luisa, jetant un regard fuyant sur les visiteurs agglutinés dans la file d'attente, m'a prévenu: Stop! s'il te plaît, Melvil, on ne pale plus de ça, on ne parle plus de rien, plus de journal, on visite, tu entends?


Roman court (144 pages), dense et diabolique, publié aux EDITIONS DE MINUIT 01/09/2022


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