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« Au plus beau pays du monde » de Tahar Ben Jelloun


Les histoires que nous raconte Tahar Ben Jelloun sont un kaléidoscope qui reflète son Maroc. Ce peut être le plus beau pays du monde comme les portes de l'enfer pour qui ne sait pas "traduire ce que disent les marocains" C'est le conseil que donne à Omar son concierge, alors qu'il désespère d'obtenir un acte de naissance pour sa fille. Le malheur d'Omar c'est d’avoir quitté son pays d'origine pour la Hollande avant d’y revenir quelques années plus tard pour y délocaliser son entreprise. Et de ne plus comprendre que « ce que tu appelles corruption est une sorte d'entraide que tu consens". L’immeuble que surveille ce gardien est, comme l'immeuble Yacoubian de l’écrivain égyptien Alaa al-Aswany, un concentré sociologique et politique de la vie marocaine. La moitié paie ses charges et l'autre pas, l'un qui est conseiller municipal se croit au dessus des lois ne trie pas ses ordures, un autre, fonctionnaire au Ministère de la justice, perturbe la vie commune avec ses cinq enfants et on se demande comment il peut se payer une Mercedes 270 S à 120 000 euros avec un salaire de 1350 euros par mois. Ce retour au pays du couple illustre tout le malaise de ces « retournés" qui finissent par se dire « nous ne sommes pas de vrais marocains »

Il existe aussi des bulles dans ce pays où « trop de rigueur tue Le business « , des fêtes où se retrouvent ces célibataires qui ont du prendre sur eux pour s'adapter à ce que Jamal appelle « la marocanité des choses", des fêtes où se retrouve des femmes libérées, « une petite minorité qui se bat pour exister dans ce pays à deux visages , au double langage, et où l'hypocrisie règne en maître » , des fêtes parfois gâchées quand un couple explose par ce que le mari découvre que sa femme le trompe.. ironique situation chez ces épicuriens de façade !

Ainsi va le Maroc de Tahar Ben Jelloun qui ne peut se détacher de l'esprit des lieu dont Tanger est le symbole, où les artisans de Fès ont restitué la beauté que leurs ancêtres faisaient naître sous leurs outils, dans ces palais habités un temps par la « beat génération au folklore bien ficelé, comme l'a dépeinte Paul Bowles, cette cité portuaire devenue « une sorte de tripot ». Tanger où l'identité marocaine avait dû s'éclipser, sans pourtant quitter la casbah, « ce nid de promiscuité complexe » où habitent aujourd'hui des écrivains américains, des décorateurs italiens, des couturiers français, des musiciens, d'anciens hippies. Tanger où » le vent d'est insuffle un peu de folie dans les esprits disponibles. Le temps de toutes les contradiction réunies, y compris le crime", quand Nawale lance ce défi à son amant Salem: « Ecris-moi une histoire d'amour ou je te tue et qu'elle se met à « sauter nue sur le lit avant de se caresser » à l'appel du muezzin. Nawale qui sera déstabilisée par les menace d’une femme voilée et de son barbu de mari, qui se met à crier à son amour "Arrête le vent, ou je te quitte si tu ne me raconte pas une histoire". Le vent tombe et Salem se met à rire : « Il était une fois, dans un pays chaud et lointain, le plus beau pays du monde…. »

Certes Tahar Ben Jelloun n'a cessé de le dénoncer ce pays rongé par la corruption au point de bannir ceux qui ne s'y plient pas comme dans «Le miel et l'amertume ». Et cette fois il choisit ces histoires courtes, ces tranches de vie comme des flash pour mettre en lumière , le pourrissement ou la douceur du pays. Il se permet ainsi d’aborder de front les conséquences d'une politique répressive, comme des répercussions désastreuses de ce proche orient rongé par l'islamisme.

D’illustrer ce gâchis dans ce pays où juifs et musulmans vivaient en bonne entente à travers une histoire d'amour exemplaire . Ainsi Mourad Ahmed avait réussi à convaincre ses parents d'épouser son amie d'enfance Angèle, et de faire un mariage en deux cérémonies, l'une juive l'autre musulmane ! Angèle se résoudra pourtant à devenir musulmane et s'appeler Yasmine par amour parce que la situation se tend après la défaite des Arabes en 1967. Il y aura les parents juifs qui partiront pour Montréal, et la famille suivra sauf Mourad et Yasmine qui verront les islamistes prendre le pouvoir à l'université et en chasser leur fille Maryam, parce qu'elle est juive. Alors l'inquiétude gagne vraiment Mourad…et le cancer va emporter Yasmine qui dans un dernier souffle lui demande :« s'il te plait, fais venir un rabbin «.

C’est a travers des histoires banales que Tahar Ben Jelloun raconte les dégâts engendrés par les libertés réduites et la montée de l' l'islamisme sur la jeunesse des années 80. Un amour impossible après le départ du fiancé vers la France , un mariage forcé qui devient une malédiction quand le mari avoue son homosexualité….

Pourtant il suffit de lire que « Casablanca n'est pas un film" pour réaliser tout l'amour que Tahar Ben Jelloun porte, sans concession, à son pays complexe . « Ce serait une femme. Oui et non. Une femme subtile.. ou violente, une femme en djellaba pédalant de toutes ses forces sur une bicyclette. Voilée mais sans trop y croire. Casablanca est ainsi, elle est divisée, elle attire et rejette, elle manie le bien et le mal avec indifférence, voire désinvolture ;Sans oublier son port, . « C'est un monde borgne….. où l'humanité sort de son lit et fait un tour par le port".

Yves IZARD




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