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« Sabre » d'Emmanuel Ruben


« IL y avait dans la salle à manger des grands-parents un sabre, suspendu jadis, au-dessus d'un vieux poêle en fonte…Je m'étais contenté de le décrocher du regard , de le brandir en rêve, jusqu'au jour où j'ai constaté sa disparition. » Ainsi commence le roman d'Emmanuel RUBEN. C’était le jour de l'enterrement du grand-père Auguste, dans la maison familiale où Samuel Vidouble avait voulu dormir. C'est ainsi qu’il va partir à la quête de cet objet incrusté dans sa mémoire comme un cauchemar d'enfant. Partir à la recherche du temps perdu l’entraînera dans le monde fantasmé de ses aïeux, guidé par sa tante Esther, libraire à la retraite, qui va aussi tenter de le détourner de « ces histoires poussiéreuses ».

Il se souvient juste de ces réunions de famille où « les gosses se chamaillaient en attendant les projections diapo et les histoires du vieux qui le faisait rêver : L'épopée farfelue de l'oncle Guillaume, le Sahara où il perd la vue, les faits restent flous mais il décrit le désert fascinant et la langue arabe». Comme tous sont morts, il ne reste à Samuel Vidouble que des bribes de légendes sur lesquelles notre narrateur va broder dans « un lieu cloîtré où les réseaux sans fils ne tissent pas encore leur toile d'araignée qui vous éloigne de la vie et vous agglutine aux écrans ». Car sa vieille tante Esther n'avait que 12 ans en 1939, comme son oncle qui a fait la guerre d'Algérie mais qui na' pas pu être résistant. Quand à Auguste , il avait été pris par les Allemands pour les camps STO ET c'est sa femme Suzette qui allait ravitailler les maquisards. Puisque même les archives ne pourront pas dire à quel ancêtre appartenait ce sabre, autant laisser parler l'imaginaire, ce qui aura l'avantage de dire aussi quelques vérités sur notre époque. Puisque même l’illustre philosophe Emmanuel Kant colportait des erreurs où pour le moins des aproximations géographiques dans un monde où les frontières sont toujours mouvantes, Manuel Vidouble pouvait bien rêver d'une ile de la Baltique ou de la mer noire dont l'oncle Guillaume raconte que l'oncle Victor serait devenu le roi des Lives. Et son double Emmanuel RUBEN peut bien écrire que « la géographie ne se limitait pas à une discipline ennuyeuse où il était question avant tout de mots savants..de statistiques assommantes et qu'il existait, pour y accéder, autre chose que des manuels poussiéreux ». Il peut bien exprimer le désarroi d'un prof d'histoire géographie qui se « demande quel est le sens de ce métier qui fouille le passé pour n'en extraire que des bribes de faits et que signifie pour ces élèves cette Histoire avec un grand H cette Guerre avec un grand G, cette Mémoire avec un grand M dont on leur rabattait les oreilles … alors que L’histoire n'a pas d'année 0 , pas de commencement pas de fin, jamais de sources, que des résurgences".

Cet Auguste Vidouble peut d’ailleurs vivre un véritable cauchemar sous la plume d'Emmanuel RUBEN « Il avait épousé le Dauphiné, le Dauphiné avait teinté à vie son tempérament comme le broux de noix ses mains, il était devenu tout ce qu'il y a de plus dauphinois, c’est-à-dire ombrageux, taiseux, brumeux, fuligineux ». Un repoussoir, comme Grenoble devenue ville proprette, aseptisée, truffée d’écoquartiers alors qu'il rêvait de parcourir le monde comme son oncle Ernest..Puisque « pour écrire, il faut avoir fait la guerre » comme lui assène son ami d'enfance en racontant l'embuscade meurtrière d'Husbin en Afghanistan, où il était dans la légion étrangère avant de tourner fasciste écumant les bars …vrai, où inventé pour l'exemple ?

Ainsi écrit Emmanuel RUBEN avec un talent fou du portrait quand il raconte son oncle. «Grosse moustache de cosaque ,barbiche de barbouze qui passait pour postiches noire rayée de poil blancs comme le pelage de zèbre, avaleur de sabres » !!! Evidemment.

Des portraits de famille qui avec tante Esther à bicyclette pour « s'envoyer en l'air, éternelle ado…sans enfants sans foyer, qui rate les enterrements et conclut en cherchant la tombe du beau frère :On ferait mieux de les ranger par ordre alphabétique les Vidouble ».

Voilà donc ce roman comme un grand chantier qui donne un livre érudit, foisonnant, comme si son auteur avait voulu tout jeter dans cette œuvre inclassable. « Sabre » préfigure « Les Méditerranéennes » publié chez Stock dont Emmanuel RUBEN viendra nous parler cet automne au festival du livre de Sète.


Sabre d'Emmanuel RUBEN

Aux Éditions Stock 2020.

Prix des Deux-Magots 2021





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