« Sa préférée » de Sarah Jollien-Fardel


Le premier roman de Sarah Jollien-Fardel commence ainsi : « Tout à coup, il a un fusil dans la main. » Le fusil, c’est la violence qui s’invite à la table familiale, prête à sévir. Il, c’est le père, le « monstre ». Un début de tragédie accentuée par la phrase suivante : « La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. » Nous assistons à une scène de repas familial dans une maison de village des montagnes valaisannes en Suisse où chaque soir, la brutalité d’un père rustre et inculte, puant l’alcool, s’abat sur sa femme et ses deux filles. Les motifs sont futiles et les conséquences désastreuses. Nous entrons dans cet enfer, portés par la voix, les mots de la narratrice, Jeanne, la fille cadette. Elle est celle qui résiste, qui écoute, qui cherche à déceler les signes avant-coureurs de la violence qu’elle ressent dans sa chair tremblante de peur. Sa sœur ainée, un peu simplette et joyeuse, fait semblant de ne rien entendre. La mère, soumise, encaisse les coups sans rien dire. Jeanne découvre qu’elle peut s’extirper de sa misère par la lecture et l’écriture. Mais de page en page, l’étau se resserre plus durement autour des trois femmes, la tension devient plus insoutenable, la sauvagerie plus dévastatrice, la peur plus paralysante face à la perversité et au sadisme du père qui ne recule devant aucune obscénité aussi bien verbale que physique, qui n’épargne rien ni personne avec ses « paluches d’ogre », jusqu’au viol infligé à répétition sur sa fille ainée.

« Il a confisqué toutes nos allégresses. Il a massacré toutes nos jouissances » constate Jeanne avec amertume. Une série de coups plus violente, la lâcheté d’un médecin dont elle attendait soutien et compréhension vont déclencher chez Jeanne une réaction de sidération, de honte, puis de colère et de haine. Comment s’en sortir ? Elle trouvera la force de fuir et quittera la maison pour aller faire des études à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Sion où elle vivra quelques années de répit. Mais la nouvelle du suicide de sa sœur, laquelle, comble de l’ignominie du père, se révèle être « sa préférée », la ramène à ses origines, à la violence vécue, aux traumatismes de l’enfance qui l’habitent encore. Comme une malédiction qui pèse sur elle, elle retrouve sa rage : « Je suis lui, je suis la fille du monstre. » L’auteure pose des questions : comment s’émanciper d’un héritage si lourd et malfaisant ? Comment se construire une identité heureuse ? comment maîtriser sa colère ? La violence reçue reste-t-elle collée à la peau pour s’exercer sur autrui ? Le pardon est-il possible ? Malgré les quelques moments où perce un peu d’espoir, où Jeanne expérimente la renaissance de son corps et trouve la paix en nageant dans le Lac Léman, où les rencontres dans la ville de Lausanne avec des femmes et finalement avec un homme lui font entrevoir qu’un bonheur est peut-être possible, malgré tous ses efforts pour trouver une issue à son malheur, elle ne peut que faire le constat d’un échec, d’un empêchement de vivre, d’un enfermement : « Les fondations de mon enfance ne sont pas assez solides pour que je tienne debout. » Moi, je suis née morte. » Jeanne revient à sa terre, perdue au monde, à l’amour, stigmatisée par les séquelles d’une violence qui la détruisent.

Un roman qui interroge avec dureté et justesse l’amour d’une fille pour sa mère, la culpabilité de n’avoir pu rien faire. Un roman où les paysages sont partie prenante de l’histoire, en sont des personnages authentiques et forts. Un ton ciselé, parfois cruel, mais aussi brillant sert une écriture qui nous prend du début jusqu’à la fin. Un remarquable et poignant premier roman. Sarah Jollien-Fardel a grandi en Valais. Après quelques années passées à Lausanne, elle est revenue dans son canton d’origine. Elle est la seule Suissesse à recevoir le Prix de la Fnac pour ce premier roman, lequel est également en lice pour le Prix Goncourt. Elle est l'invitée de La Nouvelle Librairie Sétoise dans le cadre de notre festival.


Sa Préférée de Sarah Jollien-Fardel, premier roman de la rentrée littéraire paru chez Sabine Wespieser Editions.

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