« Rue Darwin » de Boualem Sansal


« Vas, retourne à Darwin". C'est ce que Yazid, le narrateur, croit avoir entendu quand sa mère rendait son dernier souffle à la Salpétrière à Paris. L'aîné de la famille avait réussi à rassembler toute la fratrie éparpillée aux quatre coins du monde, sauf Hédi, qui jouait au taliban dans les montagnes du Waziristân . Mais trop tard, ils allaient se quitter à nouveau autour d'un cercueil et une mémoire en morceau. De retour à Alger, au quartier Belcourt « Le temps était venu de déterrer les morts et les regarder en face ». Commence alors un voyage dans le temps qui remonte aux années cinquante, autour de la maison familiale que jouxtait un bordel sur lequel règnait Djéda, une grand-mère hors du commun.

Ce « pèlerinage rue Darwin a réveillé tant de choses, ouvert des zones d'ombre d'où peu à peu ont émergé des histoires- dont Yazid ne soupçonnait pas l'existence- qui l'ont reconfiguré de fond en comble ». Depuis la petite enfance où il vivait heureux dans la misère, jusqu'à la mort de sa mère, Yazid reconstitue ainsi le tourbillon incroyable de sa vie qui se confond avec l'histoire tourmentée de l’Algérie.

Boualem Sansal décrit cette déchirure à travers des héros ordinaires spoliés par une guerre qui n'a pas ramené la paix, et une révolution confisquée qui a introduit les islamistes en Algérie en exacerbant la haine entre leur patrie et une France pleine de désillusions.

Le style est sans concessions, pour montrer une réalité souvent déformée par le discours officiel qui réécrit l‘Histoire de part et d'autre de la Méditerranée.

Édifiant ! « la bataille d'Alger » que l'on ne connaît qu'à travers le film de Pontecorvo, qui « manque de naturel et de fraicheur" nous glisse Boualem Sansal alors qu'«il se joue dans la ville quelque chose de grandiose et maléfique ». La bataille d'Alger « Les bombes dans les cafés, et la gégène dans les caves, ce n'est pas vraiment la guerre , il n'y a pas de promesse de paix dans ces merdiers, on ne combattait pas, on assassinat dans la crasse et dans la merde » Et finalement ce constat : « Rien n'a vraiment changé ni le terrorisme qui frappe aux mêmes endroits aux heures de pointe, ni la torture qui sévit à grande échelle ».

D'autres guerres nous attendaient poursuit le narrateur La guerre de 1973, aux multiples noms, du Kippour, du ramadan, israelo-arabe . « Elle m'est resté sur l'estomac celle-là, mobilisé à 23 ans, 45 jours de formation et de propagande pour ne jamais rallier Port Saïd, et à la fin, Boumedienne qui débarque en treillis tourbichonné pour sonner la fin de la partie..la défaite des arabes face à Tsahal. Qu'importe l’arabisation de l'enseignement va nous sauver. Je ne savais que ce n'était qu'un répit, à la prochaine guerre ils nous feraient massacrer jusqu'au dernier"

La rue Darwin est loin, quand l'Algérie triomphante avait des ambitions :Arracher le savoir à l'ennemi et revenir ensuite. La fratrie est partie au Canada ou à Marseille, elle n'est jamais revenu, effarée par l'arrivée des islamistes «Fuir, je n'ai pas eu cette chance, moi , j’étais trop vieux, j'ai pris un emploi dans l'administration raconte Boualem Sansal.

Le retour de Yazid rue Darwin est brutal : « Belcourt marche à la fatwa, les vasistas ont été oblitérés et les filles en cuissettes ont disparu delà surface de la terre ».Il reste à Yazid à recoller les morceaux de cette histoire qu’il voulait tant savoir. « Je découvrais qu'elle était exactement celle que je savais depuis le début et que je m'étais évertué à cacher"

« Rue Darwin » est le roman fondateur de Boualem Sansal . A lire absolument !




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