« Richard W. » de Vincent Borel

Dernière mise à jour : 6 sept.


Richard W. : un prénom, celui de Wagner. Vincent Borel, romancier, critique musical et passionné de musique, renoue avec la veine musicale de Baptiste, autre prénom, celui de Lully, roman dont on peut lire la chronique dans ce site. Donc, un prénom, un roman : c’est dire que l’auteur n’a pas écrit une énième biographie, surtout pas romancée, de Richard Wagner. Son parti pris est de déceler l’homme complexe, derrière l’artiste génial, derrière le mythe énorme. C’est en entrant dans l’intimité de la tête et du corps de Richard W. que l’auteur nous entraîne à la recherche de sa vérité. Bien des idées préconçues courent sur lui. On le traite d’antisémite, d’arriviste, d’orgueilleux démesuré. C’est un personnage mal aimé. Il est vrai qu’il est hypocondriaque, très nerveux et qu’il somatise. « Humain, trop humain », selon la formule de Nietzsche avec lequel le musicien a entretenu une longue relation amicale et spirituelle. Nietzsche reconnaissait en lui le parangon du culte dionysiaque. Le lecteur apprend, subjugué, que La naissance de la tragédie de Nietzsche coïncide avec la naissance du héros wagnérien, à savoir Siegfried, le fils de Richard et de Cosima, sa deuxième épouse. Curieux et passionné dans sa quête, Vincent Borel déroule le fil qui tisse l’intrication du mythe dans la vie de l’homme-artiste. Il rétablit une vérité : on a oublié que Richard Wagner fut un révolutionnaire, qu’il monta sur les barricades de Dresden en 1848/49 aux côtés de Bakounine, le célèbre anarchiste avec lequel il lia une très grande amitié. Il nous rappelle que suite à ses actes de rébellion et ses idées utopiques, il passa près de vingt années en exil politique. Pour l’auteur, le combat de Richard Wagner pour la liberté fait écho à son combat pour la création d’une musique moderne. Il explore et interroge le bouleversement qu’a suscité l’œuvre créatrice du musicien. Car en effet, il y a eu un avant et un après Tristan. Le roman s’ouvre sur la première représentation de Tristan à Munich en 1865. Et c’est une victoire. Richard Wagner accuse la cinquantaine, il a derrière lui une longue période de misères et de galère, au point d’être même taraudé par des velléités suicidaires. Grâce à l’enthousiasme du roi Louis II de Bavière qui lui offre sa protection, il va pouvoir enfin se consacrer corps et âme à sa création musicale. De plus, son rêve d’un théâtre abolissant les inégalités sociales se réalisera à Bayreuth. Dans le dernier chapitre, l'auteur évoquera ce qu'est devenu le Bayreuth d'aujourd'hui et les déboires de l'héritage de Wagner. Se pencher sur la vie et l’homme Richard Wagner, c’est aussi le découvrir à travers le regard des femmes qui l’ont côtoyé, particulièrement de ses deux épouses dont l’auteur trace les portraits fascinants : Minna, la première, une jeune actrice frivole et surtout son âme-sœur, Cosima, fille de Liszt et de Marie d’Agout, sa compagne fidèle, sa secrétaire dévouée, sa muse inspirée, son soutien indéfectible jusqu’à la mort. Pour lui, elle divorce du chef d’orchestre Hans von Bülow, qui créa le Tristan à Munich et dirigea nombre des opéras wagnériens.

Voilà bien des personnages qui appellent à la fiction. Vincent Borel réussit avec brio, finesse et compétence, une composition mêlant vie et œuvre, contribuant ainsi à voir et entendre l’homme et sa musique sous une lumière toute nouvelle. Un style flamboyant aux pulsations captivantes participe du charme de ce roman. Je ne citerai que quelques phrases, situées à la première représentation du Tristan à Munich, où Richard Wagner s'écrie : « Une sublime page va s’écrire. Elle va changer le monde. C’est la musique des temps nouveaux. Ma musique. Enfin ! », et un peu plus loin, l'expression d'une musique sensuelle qui révolutionnera l'opéra moderne :« Sa musique vénéneuse ronge la volonté, la paralyse. Pénétration, retrait, insatisfaction, nécessité ; cette abomination a la séduction des roses, elle est à la fois douleur de l’épine et miracle de l’éclosion ; elle tient de l’extase et de la profanation. Son poison porte les nerfs à l’incandescence sans jamais vouloir en ôter ses doigts de miel et de fiel. Exister n’a-t-il donc toujours été qu’une plaie voluptueuse ? »

Vincent Borel est un auteur fidèle des éditions Sabine Wespieser. Son roman est sorti en 2013.




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