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RESSACS Clarisse GRIFFON DU BELLAY


Et revoilà le Radeau de la Méduse qui ressurgit avec son cortège de fantasmes puisqu'on sait que les quinze qui en sont revenus ont « mangé de l'homme » pour survivre. C'est ce que dit le récit officiel de la tragédie, c'est aussi ce que la mère de Clarisse Griffon du Bellay lui racontait quand elle était petite. Car cette épopée est aussi une histoire de famille, puisque l'ancêtre est l'un des survivants du naufrage. Et que ce jean Baptiste, depuis 1818, avait corrigé avec minutie ce récit, instaurant la tradition de transmettre son exemplaire ainsi annoté de père en fils.


Dans ce récit à la première personne, Clarisse écrit d'abord que, petite fille, « cette filiation trop déclinée était pour elle vide sens", jusqu'à ce jour où le livre est apparu sur la table de ses parents, jusqu'à « ce déchirement dans ma vie". Brutalement, écrit l'étudiante en dessin, un « mal-être à fondu sur moi ». Pour conjurer l'angoisse, elle transforme sa chambre de bonne en atelier de sculpture : »Je travaillais le plâtre direct. Je dormais dans du plâtre je mangeais du plâtre…cette crise d'adulte à finalement été ma chance. » Une fois le livre entre ses mains, le récit s’est incarné en quelque sorte dans sa sculpture, dans le travail de Clarisse, narratrice et auteur. « Le bois m'a ouvert un monde dont je ne suis plus jamais sortie. J'ai plongé dans la viande, dans les carcasses de Rungis. La viande comme le cœur de l'arbre mort qu'elle sculpte, découpe comme le font les survivants de La Méduse. Dans une sorte d'analyse de sa démarche, elle écrit en Italique, ce rapport à « la viande qui me parle de ma propre substance , m’en fait prendre la mesure, touche à l'intimité pure.»

En allant jusqu'à reconstruire un radeau, elle réussit à exorciser ses peurs car l'histoire du radeau les contient toutes « la mort me terrifie…comme mon ancêtre… Tout endurer, Se compromettre. Mais surtout ne pas mourir. Tuer s'il le faut, manger de l'homme s'il le faut ». C’est aussi cela que son ancêtre a échoué à transmettre, par "ce choix étrange que celui des annotations qui révèle par sa forme même le côté incommunicable de cette expérience." Car le récit officiel n'est qu’un récit politique au sens large, qui « arrange » les faits et protège les autorités. Ce drame n’aurait jamais dû se produire , c’est une suite d'incompétences, d' indifférence, d'oublis de précautions, d’erreurs, dont l’ancêtre n’avait rien pu dire.

Encore fallait-il que ces annotations sortent de la famille, "car elles exerçaient sur nous trop de pouvoir…ce sont d'abord les sculptures qui ont emporté avec elles notre histoire dans l'espace public « et il a bien fallu se mettre à parler ". "Les mots sont désormais déposés partout ! je contemple ce livre comme une sculpture qui se termine."

Yves IZARD


RESSACS

Clarisse GRIFFON DU BELLAY

Éditions Maurice Nadeau.



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