«Rêver debout » de Lydie Salvayre


Dès les premières lignes et jusqu’à la dernière, Lydie Salvayre s’adresse à l’auteur de Don Quichotte, Miguel de Cervantes, délivrant à ce dernier ses réflexions, ses ressentis et ses positions sans ménagement aucun, dans un langage des plus directs et souvent des plus cru, l’incipit donnant le LA : Monsieur, je vous le dis tout net, je ne suis pas d’humeur à rire, et les façons dont vous traitez votre Quichotte ne sont pas de mon goût.

Mais le lecteur n’est pas dupe. On devine assez vite (peut-être un peu trop vite) l’ironie sous-jacente et le procédé qui au final a pour objectif de rendre hommage à l’auteur. Mais là n’est pas l’essentiel. Salvayre plonge dans les tourbillons d’une œuvre foisonnante et géniale. Elle fouille, elle explore et nous montre ses trouvailles en les brandissant, en les criant aussi. Oui, on entend la voix sous les mots. Il y a une colère mêlée à la ferveur. Car dans cette interpellation qui traverse quatre siècles et qui décrit avec lucidité le contexte historique de l’Espagne du Quichotte, l’autrice s’octroie l’occasion de parler de notre temps, de ses failles et de ses enjeux. Sur le plan politique et sociétal notamment, elle ne se prive pas de dénoncer les dangers qui nous menacent. L’on voit, en effet, chaque jour les populations les plus démunies apporter leur soutien à des pouvoirs autoritaires qui, en les inondant de fables démagogiques et de discours conçus pour attiser les peurs, les abusent à leur propre avantage et les amènent à réclamer ce qui les subordonne et qui les chosifie. Elle n’épargne pas non plus le monde la finance… Vous souhaitez que je vous traduise le mot de trader ? Il désigne des personnes addictes à la pornographie financière. …ou les réseaux sociaux, les maléfices et les enchantements sont à votre époque ce que sont à la nôtre les thèses conspirationnistes.

Mais venons-en à celui qui a choisi de rêver debout. Celui qui va faire le pari d’élargir la réalité aux dimensions de son rêve, quitte à un peu abîmer ce dernier, à un peu le plomber, à un peu le ternir. A le trivialiser. Et l'on ne saurait parler de lui en le séparant de son corollaire et ami. Car ils sont indissociables, et c'est bien là tout l'intérêt de l’œuvre. C'est très justement que Salvayre fait de cette union des contraires le cœur et l'aboutissement de sa réflexion et de son message au lecteur adressé, du moins au lecteur que je suis. C’est que vous ignorez ce qu’est une amitié fidèle, une amitié tenace, une amitié unique entre deux hommes qui, à cause ou plutôt grâce à leur différence contrapuntique (pour la beauté du mot), réalisent ensemble une combinaison, un agencement des plus harmonieux, un duo comme on le dirait en musique, dans un attachement, une complémentarité et une complicité qui jamais ne se démentent. Je lis en effet que ce n'est pas par hasard si l'autrice met en avant cette amitié dans la différence, divisés que nous sommes dans nos êtres et dans nos sociétés contemporaines menacées par un retour des politiques de rejets, de replis et d'obscurantisme. Thème récurent et majeur chez l'autrice de Pas pleurer.

Car il y a aussi une porte d'entrée par l'Espagne dans ce livre, à la fois pour comprendre mieux le Quichotte, Sancho, et les deux réunis dans Cervantes comme dans Salvayre, laquelle nous dit, en français, à nous lecteurs français, avec une ironie aux saveurs ibériques : Le Quichotte ne déclame pas plus ses grands sentiments et son amour de l’humanité dans de grandes envolées poétiques. Il n’est sans doute « pas assez français pour cela ». On ressent d'ailleurs une tendresse particulière de l'autrice pour Sancho, lui qui sent la terre, qui a les pieds sur terre et qui est à la fois fasciné par celui qui fait du rêve et des livres le moteur de sa vie. Lequel Quichotte exprime à l'égard de celui qui l'accompagne son plus grand respect. Plus encore il exhorte Sancho a être fier de ses origines, et c'est ce qui est le plus beau : « Tire gloire, Sancho, de l’humilité de ta naissance, et n’aies pas honte de dire que tu descends d’une famille de paysans ; voyant que tu n’en rougis pas, personne ne cherchera à t’en faire rougir. »

L'Espagne, la terre, le rêve et l'exil. Et les livres. Nous sommes bien en terres salvayriennes. Et parce qu’enfin, si le Quichotte est un exilé, un étranger, un errant, Sancho est le havre où il peut déposer à la fois son fardeau, ses rêves et ses folles espérances. Sancho est sa maison. Comme les livres le furent pour lui autrefois. Comme ils le sont pour moi à l’heure où je vous parle.

On l'aura compris, Salvayre n'interpelle pas seulement Cervantes mais toutes celles et tous ceux qui, par plaisir ou par mégarde, passeront sous le radar de ses mots. Parmi eux, il y a les écrivains d'aujourd'hui. Elle, qui en fait partie, dénonce une tendance générale (de laquelle elle tente de s'exclure apparemment) à coller à la réalité. Il faut en 2021 avoir le nez collé sur elle (la réalité), ou sur l’écran qui la simule, une réalité si possible hideuse, misérable ou infâme, pour être véritablement pris au sérieux, je n’exagère qu’à peine. Et cette désuétude du lyrisme en littérature serait le signe d'une carence de nos aptitudes à rêver le monde. Dans un univers, Monsieur, où l’action n’est plus la sœur du rêve, est-il insensé de vouloir demeurer dans le pays enchanté de l’enfance et de dédaigner farouchement les « il faut » réalistes prônés par les esprits trapus ? Un appel à résister ? A s'insoumettre ? A la lecture de ces propos, on serait tentés de penser que nos sociétés telles qu'elles évoluent (ou régressent) seraient un bon terreau à l'émergence de nouveaux Don Quichotte ? Or, vous n’êtes pas sans le savoir, cher Monsieur, mais plus la censure est féroce, plus nombreux sont les interdits, plus sévères les polices et plus coercitives les lois, plus intenses sont le goût du défendu et la séduction ténébreuse que suscite le blasphème. Qui sait ?


Quichotte et Sancho sont en chacun de nous. Si l'on doit se révolter, si l'on doit s'apaiser, c'est en nous-même d'abord que cela se situe. La réconciliation des contraires. L'amitié, la fraternité dans nos contradictions. Un enjeu universel et intemporel prôné dès l'antiquité par Héraclite, au siècle d'or par Cervantes et quatre siècle plus tard par Salvayre. Et par d'autres encore, bien heureusement.


Mais finissons par une leçon de sagesse du brave Sancho : celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il passe.


«Rêver debout » de Lydie Salvayre aux Éditions du Seuil

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