« Rêver debout » de Lydie Salvayre

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Dans son dernier livre, Rêver debout, Lydie Salvayre s’attaque à réhabiliter Don Quichotte, le célèbre et vaillant chevalier à la Triste Figure, accusant son auteur Miguel de Cervantes de maltraitance. Le lecteur qui connait les motivations de l’écrivaine et de la femme vivant dans son temps ne sera pas déçu. On y retrouve les thèmes fondamentaux qu’elle défend sans concessions et avec fougue dans l’écriture de 15 lettres ouvertes adressées par une femme d’aujourd’hui à l’auteur du Quichotte. D’emblée, le ton est donné : « Monsieur, je vous le dis tout net, je ne suis pas d’humeur à rire, et les façons dont vous traitez votre Quichotte ne sont pas de mon goût ». Lydie Salvayre ne prend pas des gants pour accuser l’auteur d’avoir créé une figure grotesque et ridicule, un fou rêveur, un utopiste minable, un aveugle de la réalité, bref, un anti-héros. Mais c’est pour mieux faire l’éloge de sa vraie nature généreuse dans « un monde pauvre en amour, pauvre en miséricorde et encore plus pauvre en pitié ». Lydie Salvayre jette des salves de questions mettant un doigt inquisiteur dans ce qui la préoccupe viscéralement : l’injustice, le règne de la haine, la violence et le sadisme du pouvoir quel qu’il soit – politique, étatique et religieux. Et le pire, c’est que les choses n’ont pas changé. Lydie Salvayre convoque les mésaventures de Don Quichotte pour mieux dénoncer les travers de notre époque. Elle invite le courageux hidalgo à revenir bien vite

« avant qu’il ne soit trop tard ». On a besoin de visionnaires, de donneurs d’alertes, de défenseurs des victimes et des faibles, de résistants contre la résignation. « Rêver debout », oui, c’est le projet fou de Don Quichotte. « Tenter de nouer ensemble le rêve et la réalité ». Là se trouve le tragique et le comique de Cervantès. Les mots de Victor Hugo en exergue sont bien choisis : « Tout rêve est une lutte ». Dans cette lutte, Don Quichotte n’est pas seul. A ses côtés chevauche Sancho Panza, son fidèle compagnon, son alter ego, tous deux formant « un couple d’équilibre devenu mythique ». L’amour, l’amitié, l’humanité sont des mots qui ne sonnent pas creux pour Lydie Salvayre. « Le Quichotte et Sancho forment un couple qui est, d’une certaine manière, notre miroir ». Ce livre – quant à moi, je ne dirais pas ce roman, mais bien cet essai, ce manifeste – est aussi un hommage à la littérature. Il n’est pas « insensé de considérer que la littérature n’est pas lettre morte, parure de cheminée, boniment inutile, mais plutôt lettre vive, ardente, expérience intime qui bouleverse la vie ». Lydie Salvayre évoque maints noms d’écrivains, de philosophes, d’artistes dont elle reconnait le génie et qu’elle appelle à la rescousse comme Antonin Artaud, Nietzsche, Lautréamont, Hölderlin, Joyce, Guy Debord, Jankélévitch, Musil, Rilke, Baudelaire, Rimbaud, Pasolini et d’autres tel William Faulkner dont sont rapportés les mots bouleversants :

« Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en pleine forêt. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mesurer l’épaisseur de l’ombre. » Lydie Salvayre, en grande connaisseuse, s’en prend même à Freud et aux psychiatres ! Sans surprise, on retrouve une langue libre, picaresque, foisonnante, qui ne craint pas l’injure et le blasphème, qui s’arroge le droit de plonger dans le vulgaire. Un exemple à propos de Don Quichotte amoureux :

« Il a compris surtout qu’amour signifiait sexe, et que le sexe était véritablement totalitaire, qu’il vampirisait la cervelle, la troublait, la torturait, l’obscurcissait, et vous faisait chavirer en moins de deux dans l’illogisme le plus pur.

Il a compris qu’Eros rendait con.

Le cul, la bite = zéro.

Pas de baises donc. »

L’ironie n’y est pas absente ainsi qu’une certaine mélancolie face à l’échec du Quichotte qui, devant la mort, en arrive à bafouer son rêve, à le voir comme un « miroir aux alouettes, un leurre consolant ». Et pourtant, la question reste : est-il possible de vivre ses désirs, a-t-on le droit de rêver debout ?


Rêver debout de Lydie Salvayre sortira aux éditions du Seuil en août 2021

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