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Pays Perdu - Pierre Jourde - Ed. Gallimard


Ce livre est une petite bombe.


Publié d’abord par L’ Esprit des péninsules, maison d'édition d’Éric Naulleau, ami de l’auteur, Pays Perdu, ce texte de 181 pages, est aujourd’hui édité chez Gallimard. Il a fait l’objet d’une polémique à sa sortie en 2003 et a même été à l’origine d’un procès, gagné par Pierre Jourde.


Explication.

Originaire de Lussaud, un village du Cantal où sa famille possède une maison de famille dans laquelle elle vient se ressourcer chaque année pendant les vacances, l’auteur prend prétexte d’un événement local – un enterrement – pour rendre hommage aux habitants du village de ses aïeux. Hommage mal perçu par la population, et pour cause. Pierre Jourde ne fait pas dans la dentelle quand il peint les villageois : « Portraits d’ivrognes de simplets et de vieux garçons », rappelle un journaliste du Figaro en 2007 dans un article paru à l’occasion du procès intenté par certains habitants du village qui se sentaient humiliés par tant d’anecdotes et de descriptions négatives.

« Rares sont les maisons où l’alcool n’a pas ses victimes, ses esclaves. Il y a ceux qu’il a ruinés, ceux qu’ils a mutilés. Les couples défaits, les fortunes dispersées, les professions abandonnées. »


Qu’il s’en prenne aux villageois : « A la pause de midi, le vieux avait tenu à nous apporter un peu de vin et de charcuterie qu’il avait partagé avec nous. Il coupait des grosses tranches de jambon cru, et les saisissait à pleines mains pour les porter à sa bouche. La chaleur faisait fondre le gras du jambon qui coulait entre ses doigts, emportant la crasse, formant des rigoles brunes qui se perdaient dans ses manches. »


Qu’il s’en prenne à leurs maisons : «  Sans doute, au cousin, sa maison présentait une figure claire. Sans doute, d’une certaine manière, les choses s’y trouvaient-elles en ordre… Sur le vaste plateau de la table, sur le plancher, sur la cuisinière à bois, sur l’évier, sous les meubles, les lampes nous le confirment, pas une place, pas un bout de surface, même celle des murs, qui ne soit occupé par un fouillis d’objets à l’identité en général imprécise. Des monceaux de vêtements et de chiffons englués de poussière grasse ressemblent à des corps flasques entassés dans un charnier. »


Qu’il s’en prenne aux paysages tellement familier qu’il forge l’âme de ses habitants : « Dans ces vieilles montagnes, tout, comme le travail du paysan, se répète inlassablement : les lauzes sur les toits, les pierres s’ajoutant aux pierres pour former les longs murs séparant les parcelles … Partout le même jeu de variations et de répétitions. Ce moutonnement donne le rythme et l’atmosphère des pensées. On pense, on rêve selon la lancinante redite irrégulière des murs, selon l’arborescence des hêtres. »


Par sa peinture au vitriol, Pierre Jourde produit l’effet inverse de ce qu’il a voulu faire : rendre hommage.

Et tout le roman est du même acabit, écrit avec empathie, se défend l’auteur, mais qui rate sa vocation. Comme ce vieux si généreux mais si repoussant ou cette maison si encombrée où « d’une certaine manière » tout est en ordre …


Cependant, qu’on ne boude pas la lecture de ce livre. Il raconte la vie difficile des paysans et les querelles de clocher qu’elle entraîne. Ici les paysans sont Auvergnats, ils pourraient être de n’importe quelle campagne française.


Et puis l’humour n’est pas loin quand l’auteur s’attaque aux mouches « … On les hait. Les rubans jaunes accrochés un peu partout se muent, au bout de quelques heures seulement, en grappes noires, en essaims répugnants, agités par instants de vrombissements désespérés … Encore engluées elles ne vont pas loin, et leurs cadavres souillent l’évier ou le sol. Il est difficile de se défaire des rubans remplis. Le mieux, l’hiver, est de les jeter au feu. Ils s’enflamment d’un coup. Le petit brasier naît et s’éteint aussi vite que le grésillement qui l’accompagne : celui des mouches que l’on croyait mortes et qui toutes ensemble agitent les ailes dans le feu. Les petits corps reviennent à rien en une seconde, avec ce son qui ressemble à la récrimination grinçante, inarticulée, d’une voix s’élevant au fond des flammes. » ou qu’il évoque le « grand élan de foi paysanne » que je vous laisse découvrir.


L’écriture est jouissive, précise, mais avec « des mots de trop » que les lecteurs de Lussaud n’ont pas appréciés. Je comprends, vous comprendrez en lisant, mais malgré cela, ou à cause de cela, une fois le livre refermé j’ai eu envie de le rouvrir.


Ecrivain, universitaire et critique, Pierre Jourde est l’auteur de nombreux romans et essais. Le prix Alexandre Vialatte 2019 lui a été attribué pour son roman Voyage au canapé-lit.






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