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Pascal Quignard à la Grande Librairie


Je n’aime pas beaucoup le ton affecté des émissions littéraires, dans lesquelles j’entends davantage de jubilation d’être là – choisi – que de véritable questionnement sur l’écriture, le seul sujet intéressant, me semble-t-il, quand on invite un écrivain. Mais le sujet est polémique, et je n’irai pas plus loin. J’ai regardé, ce mercredi 13 septembre, « la grande librairie », parce que Quignard en était l’un des invités, parce qu’on n’aurait pas compris que je ne le fisse pas, et parce que, après tout, j’étais en droit d’interroger la posture de l’auteur des Heures heureuses, le 12e tome du Dernier Royaume de l’auteur, rappelle l’animateur branché. Posture au sens réel : Quignard ne sait jamais comment poser sa grande carcasse – j’aurai le même problème le 29.09 – il est avancé sur son siège, les mains croisées sur les genoux, eux-mêmes relevés. Toujours curieux de l’autre, il est confronté, sur le plateau, à Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste, auteure de la Clinique de la dignité, au Seuil. Amusant quand on se rappelle qu’Emmanuèle Bernheim – on y reviendra - considérait son ami comme le psychanalyste qu’il n’aurait jamais pu être pour elle. Le temps, sujet de l’œuvre globale de Quignard. Cynthia Fleury parle d’une voie lactée, une succession de scintillements. Des textes qui dialoguent entre eux, sur le jadis, souvent. Des textes philosophiques sur le meta, le principe, sur la sensorialité : des fragments, des aphorismes, des haïkus longs. Il faut ouvrir le symbolique pour retrouver de la vie, dans l’esprit. Fleury cite Virillio comme penseur de la synétique et de la vitesse, Quignard lui oppose la volonté de ne jamais s’assujettir au temps, qui doit rester inorienté, imprévisible. On doit résister par l’intersticiel, dit Cynthia Fleury, chercher les contradicteurs du temps, dit Quignard, le sommeil et le rêve, par exemple. Ne pas lui résister en tant que tel, l’aimer pour ce qu’il est, regarder l’eau, les fleurs, se promener… L’émission, pourtant sponsorisée par Volvo, envoie une pastille de Marguerite Duras, datée de 1985, quand elle annonce qu’en l’an 2000, il y aura la télé partout, peut-être, mais qu’il restera la mer, les océans et puis la lecture. Quignard est ému, Duras était son amie, il se réjouit des prouesses du temps qui permet de voir les morts, mais s’amuse de la vision chaplinesque de l’avenir qui n’a pas eu lieu. Quel sera le monde en 2080, il est absolument incapable de répondre à des questions pareilles, mais confie que les effets pervers sont parfois des merveilles, qu’il faut savoir ruser avec. Et puis, il y a la mer : Quignard rappelle son enfance dans un port détruit (le Havre),se souvient de cet élément immense, bruyant, quand la ville n’était pas là.

Dans « les ombres errantes », dit l’animateur, il y a des passages fulgurants sur la lecture : il y a dans lire une attente qui ne cherche pas à aboutir. Lire, c’est errer. Quignard parle de récapitulation pour soi-même, annonce – Cynthia Fleury n’est pas du tout d’accord – que lire n’est pas fait pour tout le monde, que ça demande du silence, du temps, ça nécessite de ne pas s’étourdir. Pour que les heures soient véritablement heureuses, il faut s’extirper des heures mal comprises : la connaissance créé une accumulation de souvenirs, plus aimants et plus éblouis. Pour comprendre l’heur du bonheur et du malheur, voire celle de nous plaire, il sollicite le kaïros, veut retraduire ce qui a été traumatique en quelque chose de touchant. Même les figures de ses cauchemars, il les accueille avec reconnaissance de leur retour. Il cite un moine shintoïste du XVII° - sinon ce ne serait pas Quignard – qui revisite l’histoire du Japon en réenchantant son passé. Quand le chagrin le guette, lui demande-t-on ? Il le fuit à toute allure, se réfugie dans le plaisir sensoriel de la musique, son toucher profond. Ça tombe bien, l’interlude musical concerne les Folies d’Espagne de Marin Marais. Quignard est ému de voir Jérémie Maillard au violoncelle, cet instrument, dit-il, qui fait résonner le torse autant que la caisse. Le contact et le corps, il cite Jankélévitch qui disait que la musique – cette impulsion semblable au battement du cœur de la mère - lui permettait de penser. Il semble stupéfait (Ah oui ?) que Cynthia Fleury, qui a besoin de silence, n’y soit plus sensible. Elle a pourtant théorisé sur Jankélévitch, lequel ne lui aurait pas permis de le faire si elle avait regimbé devant les deux pianos à queue de son appartement. Elle a écrit Clinique de la dignité, Quignard rappelle qu’il n’a pas compris – du tout - le suicide assisté de son amie Bernheim, se dit qu’en assumant celui de son père, elle a provoqué le sien : ça s’est retourné contre elle, dit-il, encore ému. On quitte Pascal Quignard en se disant que la prochaine fois qu’on le verra, si tout va bien, ce sera en face de soi, sur la belle scène du Conservatoire de Sète. Il y a des rendez-vous moins marquants.

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