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Paradis noirs, de Pierre Jourde.




Avec Paradis noirs, Pierre Jourde explore le terrain du souvenir d’enfance et des mésaventures d’école via une réminiscence qui touche un jour son double de papier, l’écrivain qu’on invite à une résidence dans une ville qui abrita le théâtre de sa scolarité de jeunesse, dans l’Institution catholique locale, avec les religieux à soutane qui dominent le pandémonium, semblables à de gris fonctionnaires des enfers occupés à dénombrer les damnés. Il le fait via deux visions troublantes, la première, celle d’une petite fille qui fut sa meilleure amie quand elle était petite, l’autre avec l’apparition spectrale de qui lui semble être François, revenu de l’oubli pour exiger de moi la mémoire. Problème, la première est morte noyée à neuf ans et le second, il ne l’a pas revu depuis la Fac de Lettres. Et à 60 ans – pour la deuxième salve - l’âge du narrateur, ça date. Parce que François, il l’apercevra deux fois, à vingt ans d’intervalle. Suffisamment pour que revienne la genèse de leur relation au moment de cet adieu à l’enfance qu’est le collège, que remonte une histoire, d’abord vieille de vingt-sept ans, la trilogie François, Serge et lui à laquelle s’ajoutera Boris, le seul qu’il ait gardé et qu’il vient visiter. Lui a vécu une vie normale et ne s’est pas attaché aux souvenirs. Mais le narrateur voit réapparaître, tour à tour, comme s’ils s’incarnaient, des figures d’abord pittoresques, le Surgé Goering, Napoléon, le directeur aux six doigts, puis comme une faille qui ne cesse de se rouvrir, la raillerie, la vie de la victime vécue comme un enfer, dans les hurlements du Père Anselme. Et la victime, ce sera Serge, promis au sacrifice. Ce spectre ferroviaire, c’est l’allégorie de la violence, celle qu’on fait vivre aux autres et celle qu’on s’impose à soi-même, dira François. C’est un souvenir d’enfance qui n’a rien de joli et qu’on a tu longtemps, tellement qu’il revient de lui-même. Tout enfant finit par se défaire, pense le narrateur, tandis que Chloé - celle qui a aimé François et que le narrateur a pensé, un soir, supplanter - dit l’inverse, quand, s’appuyant sur une enfance passée sur les tombes, elle avance tout le passé m’est présent. Dans cette vie campagnarde que Jourde dépeint avec un réalisme parfois glaçant, il y a la double énonciation – me dit Chloé que François lui a dit – qui met de côté, pour le coup, celui de l’action. Paradis noirs met en avant la fascination des enfants pour la violence, leur avidité de débusquer toute espèce de sentiment pour blesser, regarder saigner et mourir. Comme le crapaud de l’aïeule que François aura massacré sans raison, comme les jeux de récréation d’époque, les partisans contre les SS dans la cour. Avec des tortures à la limite de la comédie, jusqu’à la cruauté ultime, doublé d’un sadisme certain, le piège qui se referme sur Serge. Les habitants du passé sont fragiles, glisse Jourde, dans une cacophonie qui rappelle le dénouement du Prisonnier – se succèdent (…) l’Ouverture de Guillaume Tell, les premières mesures de la cinquième symphonie de Beethoven, l’appel du héron en rut, la marche d’Aïda, le début de Yellow Submarine des Beatles, un pépiement de canari, le vrombissement d’une formule 1, le sifflet d’une locomotive à vapeur, « le Printemps » de Vivaldi et le rire de Woody Woodpecker – et le roman recrée la confrérie initiatique qui aura perdu Serge, les légendes des habitants secrets et du frère oublié dans une atmosphère fantasmatique, les trois épreuves qu’il a dû subir – raconter quelque chose dont il avait honte, montrer sa soumission en torpillant son trimestre et signer une lettre ordurière qui provoquera son renvoi après une ultime humiliation. La culpabilité que les deux autres chasseront chacun à leur façon – l’un en voulant faire le grand écrivain, qui dépeint mieux que les autres les ambiances de résidence et de rencontres littéraires – l’autre en devenant, dans ses rêves de gamin fasciné par la Wehrmacht, le parangon du salaud et du paumé, qui passera par les groupuscules fascistes jusqu’à, dit-on, trouver une mort mystérieuse de Barbouze en Angola. Dans une irréalité définitive, puisque le narrateur raconte leurs retrouvailles comme s’il était là, puisqu’ il le voit, partout. Lui s’intéresse aux recoins sales des vieilles maisons et si c’est une juste métaphore, c’est aussi la réalité naturaliste – du Maupassant, du Zola, le berger qui a engrossé la fille de ferme – de la dernière partie du roman, qui remonte à la fin du 2nde Empire dans le Cantal, dans ces histoires de familles qui se ressemblent toutes. Le/les fantôme(s) qui hante(nt) le narrateur en veu(len)t aux vivants – quelle affaire ! – de n’être que de leur temps et non leur éternité. C’est pourtant sa propre damnation - c’était il y a de ça vingt ans. Depuis ce temps je ne dors plus guère – qu’il expie dans ce discours de l’ombre, dans la vie retracée de l’aïeule, les quelques explications données au comportement de François, son inexplicable antipathie avec Serge. Les paradis noirs, ce sont ceux dans lesquels il a été élevé, par manque d’électricité, d’abord, et ensuite parce qu’il ne fallait pas tout savoir, de ces petites pièces qui recèlent de lourds secrets. Ça n’est pas François, finalement, qu’il entr’aperçoit, c’est le double qu’il a longtemps dénié, la tristesse d’être mort, d’avoir passé nos vies l’un sans l’autre : c’est plus pratique de prétendre être différent de celui qu’on a été, ça peut même parfois aller au bout. Sauf qu’il suffit d’un rien pour que le souvenir apparaisse, s’il y en a un qui le sait, c’est bien Jourde. Un roman suffocant, mais salvateur.


Gallimard, 2009




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