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Mon été avec Quignard 3/5

III -

L’amour, la Mer est aussi un titre trompeur. Parce qu’il n’est pas plus question de l’amour (ni de la mer) davantage que dans les précédents opus de Quignard et parce qu’à la paronomase que nous avons tous apprise à l’école – celle de Pierre de Marbeuf, Et l’amour et la mer ont l’amer pour partage, extraite du recueil des vers, en 1628 – il manque l’amertume, l’auteur des récentes Heures heureuses n’ayant aucune appétence ni pour la nostalgie ni pour le regret. À moins que l’amer désignât le point caractéristique à terre qui sert à la navigation maritime (à Ouessant, la pointe de Porz Doun, la pyramide du Runiou, l’alignement avec le clocher de l'église et le rocher de la pointe de Pern), mais l’ouvrage n’est pas maritime, sinon par les passages qu’il lâche ici et là, puisque son écriture est telle : « Tant le vacarme de la mer assaillait. Les hautes roches de granit en amplifiant l’écho. Les vagues explosaient au-dessous d’eux et leurs embruns montaient en l’air comme des fusées qui les enveloppaient dans leur pluie mystérieuse. ». L’amour, la mer, comme son nom ne l’indique donc pas, est un roman supplémentaire sur la musique, au mitan du Grand Siècle, l’époque à laquelle, approximativement, l’auteur disait encore récemment espérer être lu. Dans son anachronie revendiquée, Quignard raconte, en digressant, l’histoire de la violiste Thullyn (fille d’un capitaine de navire disparu, élève de M. de Sainte-Colombe, figure totémique des romans de l’auteur) et de l’organiste Lambert Hatten, lequel a quitté Dieu – il voulait être pasteur – pour la musique et porte un regard très distant sur l’édition et le succès, souvent les pires ennemis de l’œuvre. Thullyn aime les eaux glaciales de Finlande - Voit-elle l’océan qu’elle plonge – et ne mesure pas à quel point l’époque (les guerres religieuses perpétuelles, le Royaume de France opposé à celui d’Espagne, la Fronde, les famines, les épidémies…) est dangereuse, pour les artistes peut-être plus encore que pour les autres : quand on dévalise un musicien de son instrument, quand les pirates (anglais) dérobent la Rhétorique des Dieux à cause des eaux-fortes de Nanteuil, de Meaume – celui de Terrasse à Rome – et de Bosse qu’ils y découvrent, c’est un pan de l’humanité qu’on écorne. Quignard jongle entre réalité – celle des compositeurs qui ont existé, comme le claveciniste Johann Jakob Froberger et ses extemporaires, l’organiste John Blow, et le luthiste Blancrocher– et fiction pure, mais inscrit ses figures dans des pans d’histoire qui sont marqués de mutations : le luth, par exemple – et sa variante, la tiorba, à deux manches, à deux chevilliers – est affilié, nul ne saura pourquoi, au luthéranisme, est à deux doigts de disparaître. Comment créer en périodes de guerres de religion ? s’interroge l’auteur, dont on se demande si, à force de se réfugier dans le passé, il ne questionne pas un présent dans lequel il a peu de chances de se reconnaître.

Tout homme, toute femme qui met un objet à l’amour, n’aime pas. Comme d’habitude avec Quignard, l’histoire est prétexte à une déclinaison de ses thématiques amoureuses, obnubilée par l’absence (Tous les ports poussent des cris de départ), le délitement et, pire, l’appropriation. La fabrication d’un souvenir qui ne dit rien de ce qui a véritablement été, puisqu’il ne le peut pas. C’est une histoire d’amour autour de laquelle s’articule un panorama de scènes de la vie des musiciens traversant une Europe déchirée, celle de Pascal, des mortifications et des memento mori baroques, ditPauline de Toffoli. Quand Thullyn sort de l’enfance en découvrant et en aimant le sexe de Hatten, elle pleure parce qu’il ne l’a pas tutoyée et prendra l’habitude de pleurer après l’étreinte, comme s’il fallait s’apesantir sur ce qui est déjà passé. Comme si vivre contenait en soi la part mortifère d’avoir vécu. On retrouve les obsessions de Quignard, qu’il les cache dans l’histoire du XVII°s. ou les ramène sur les chemins côtiers de Dinard ou St Énogat. On est en droit d’être un peu perdu dans l’immense mappemonde culturelle décrite, devant les références permanentes et l’érudition joueuse, reste 1) qu’on a retrouvé le sens du titre 2) qu’on comprend que Quignard sous-entend, davantage qu’il l’annonce, les deux thèmes manquants pour qu’éclose le romantisme, si l’on considère que la mer est l’élément naturel : le temps – toute l’œuvre de Quignard est une Recherche – et la mort. En cela, l’insère de la Princesse Sibylla de Wurtemberg (tout est lié chez lui) et de sa jument Josèphe, cet amour entre elles qui, en vieillissant, en s’amplifiant, en se radicalisant, devint même jaloux de tout autre amour, est-elle dans son achèvement l’illustration absolue de ce à quoi il faudrait pouvoir renoncer : Plus la marée est grande, plus la mort est proche, plus l’estran est sublime. Plus la merveille est discontinue et vaste. Plus le monde est profond, la nuit immense. Le ciel infini. Tout est affaire d’orientation, de toute manière, entre l’estran et les bras de mer : on n’en a jamais terminé.

L’amour, la mer, Gallimard, 2022

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