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Mon été avec Quignard (2e supplément)


Commencer une journée à l’issue de laquelle on va mener une rencontre avec Pascal Quignard dans l’eau, au petit matin, était sans doute la meilleure façon d’aborder l’échéance. Penser à ce qu’il écrit de ce que son amie Emmanuelle Berheim avait besoin de faire, aller jusqu’aux limites de son corps en se jetant dans l’océan quatre ou cinq fois par jour, la tentation qui en découle d’aller loin, faire la planche et mesurer, au-dessous comme au-dessus de soi son absolue finitude. Mais Pascal Quignard finira par le lâcher, il est avant tout un homme de rivages et même son l’amour, la mer devait initialement s’intituler l’amour, la mer, la mort et la musique. On eût davantage été dans le romantisme, mais il a choisi plus efficace. L’essentiel n’est pas là. Il est qu’il est dur de trouver le sommeil quand on a passé six heures de sa vie avec un auteur de cette trempe, après lui avoir consacré près d’un an de lecture, moins les trois mois que la vie m’a imposés, il y a six mois, jour pour jour. Quand je suis entré dans l’auditorium du Conservatoire Manitas de Plata, Aline Piboule était en train de répéter, en basket, jean et petite doudoune, tant l’air, à l’intérieur, contrastait avec la canicule, au dehors. Jeune, souriante, accueillante, elle me parle d’entrée de réglages à affiner sur le piano neuf du Conservatoire, je ne peux guère l’aider, elle le comprend vite. S’en accommodera, au final : elle est pugnace, semble prendre tellement la partition à corps, avec une attitude combattive. Elle dira après qu’elle déteste les images sur-travaillées d’interprètes qui surjouent, de fait. Pour l’instant, elle est seule, et j’entre dans l’arrière-cour, en passant les trompe-l’œil. Dans le couloir, la jonction se fait d’elle-même, Pascal Quignard est là, devant moi, qui se bat avec une climatisation déréglée qui fait de sa loge un frigo. Il est cordial, me salue chaleureusement, me fait assoir sur le canapé et mine de rien, me demande comment je vois les choses. Je lui parle de ma trame, finit par lui poser, sans les lui poser, les questions que j’ai préparées. Il s’inquiète de la durée de l’entretien, de la fatigue après le récital, on tombe d’accord sur 40 minutes, on élude le côté stylistique – limité à l’usage de l’étymologie – on resserre les questions sur Boutès, toutes réglées par le spectacle ou presque, il s’enthousiaste pour quelques-unes des problématiques que j’ai soulevées, ça valide un (long) travail et ça met en confiance. Dans son immense courtoisie, il me demande si Aline Piboule peut rester à l’entretien : je m’en réjouis et lui annonce que j’ai préparé (aussi) des questions pour elle, au cas où. Elle est un peu dubitative, a peur de dénoter, ce qu’elle ne fera pas : après tout, l’autorité musicale, c’est elle, l’origine et l’écriture scénographique, c’est elle aussi. Qui est tombée amoureuse de Boutès, en 2015, un texte qui a changé sa vie, et déterminé celle de son enfant (il ne le sait pas encore, à cinq ans, mais se prépare une belle vie loin du groupe !). Elle me dira plus tard à quel point le contact et la collaboration avec Quignard, qu’elle ne connaissait que de nom, s’est décidée naturellement. Comme une confiance qu’on accorde : mon œuvre est la vôtre, maintenant, lui dira-t-il. Depuis, après vingt représentations, leur symbiose est absolue, les morceaux qu’elle joue accompagnant la lecture ou signifiant les silences. La voix de Quignard est douce, limpide : aucune erreur, pas une hésitation, le rythme est posé, poétique, on est avec Boutès dans son désir – c’est dans le titre – de se dés-assoir et de plonger. De céder aux charmes de la musique. Sa lutte avec le morceau, sa technique parfaite et l’intention qu’elle donne sont complémentaires de sa délicatesse, la sienne, celle de Quignard, aussi, qui croise les mains, déchausse ses lunettes quand il ne lit pas et se penche légèrement en arrière, pour la regarder. Il y a une transmission autant qu’une transversalité, entre deux âges, deux arts, deux cultures. On pourrait envier la chance qu’elle a eue si on ne savait pas qu’elle l’a provoquée et que ça l’a obligée à l’excellence qu’elle érige en principe. Quitte à ne pas savoir sourire autant qu’il le faudrait, dit-elle. Elle n’aime pas ce qui est putassier, et ça lui va bien. D’autant que – peut-être ne s’en rend-elle pas compte – les émotions qui la traversent quand elle écoute l’auteur la rendent éminemment et suffisamment humaine pour que personne ne lui reproche rien. La salle est concentrée, l’attention est palpable, c’est un moment qu’on imaginait magique et qui l’est plus qu’on l’aurait souhaité. Finalement, Pascal Quignard n’aura eu qu’une exigence, que l’entretien se passe autour d’un bon verre de vin. Pour des raisons auditives, le Pic Saint Loup attendu se sera transformé en Picpoul, mais là non plus on ne regrette rien, parce que la discussion, tard le soir, après, se sera transformé en origine du mot (évidemment) et en Picboule de Pinet. C’est révélateur d’un moment qui s’est étendu, longtemps après une discussion publique qui aura tenu l’auditoire en haleine, souvent validée, dans ses transitions, par l’auteur lui-même : et quand Quignard vous dit que votre question est bonne, ça donne un grand maëlstrom des émotions, vous pouvez me croire. Pour qu’un entretien soit bon, il faut que le public partage la connivence qu’éprouvent les acteurs de la discussion. Et qu’il s’arrête à temps : je lui avais promis 40mn, on en est à 35 quand je clos le moment par une faveur que je lui ai demandée dans la loge, en amont : la lecture d’un extrait – court – de Vie Secrète, ce livre totémique qui m’a porté dans les 25 dernières années de ma vie. Parfois durement. Heureuse coïncidence d’un choix qui n’est pas le leur, mon passage se termine par un sublime et cohérent et je suis un homme étonné de se retrouver si seul sur la rive. Il ne me reste plus qu’à retrouver la mer, celle de Claire des Solidarités mystérieuses, celle de Ann Hidden, dans Villa Amalia, peut-être nager loin mais revenir prudemment, en me disant que Pascal Quignard n'aimerait pas que je prenne des risques.



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