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Mon été avec Quignard 2/5

II -

Ce qui Vie Secrète établit du silence, c’est qu’il en est l’apologie. En effet, ce que le narrateur de ce roman à tiroirs dit de la musique – son violon d’Ingres, sans jeu de mots – c’est que l’absolu de ce qu’elle peut apporter tient dans le rêve du concert muet, désengagé de tout affect et de toute manipulation des émotions. Comme à son habitude, Quignard met en relation une histoire d’amour – qu’il vit, qu’il a vécue, tout est affaire de relativité – et prétend désosser les mécanismes de la cristallisation, de mettre en relation le fascina et le fulgur, puisque tout relève de la précipitation, la chute. En linguiste, il joue des préfixes pour dé-fasciner, considérer l’emprise qu’on peut avoir sur l’autre et vice-versa. Il exploite cliniquement les homophonies, entre fascination et fascisme, désir et désastre, interroge l’étymologie : puisque amor dérive de amma, mamma, mamilla, il y a une explication originelle à ce bouleversement. Et comme toujours avec lui, c’est de l’anachronie qu’il se sert pour interroger sa propre existence, son histoire avec Némie – qu’il regarde jouer du piano, les pieds comme un organiste. Il aurait, annonce-t-il dès le départ, voulu pénétrer sa vie secrète, la laisser jouer en l’air sa sonate- des pièces qui ne devraient être interprétées en salle de concert qu’à la muette – sollicite l’âme, pour cela. Les instruments de silence dont il rêve évitent d’être conduit à l’écart, le sens de seducere. L’amour est le lien antisocial, écrit-il en théorème (il n’est jamais utile d’écouter les gens qui se savent être vus) et s’il va chercher la Clélia de la Chartreuse de Parme pour opposer cristallisation et désidération, c’est pour dire, dans la construction de sa pensée, qu’il cherche à écrire un livre où (il) songe en lisant. Comme Montaigne, Rousseau, Bataille et donc Stendhal. Ce ne sont que quelques-unes des références dont Quignard a besoin, toujours, pour dé-considérerl’importance qu’on donne ou qu’on a donnée au lien qui s’est imposé de lui-même : les amants se croient toujours à l’origine de l’humanité. En ethnologue, cette fois, il peut aussi citer Nukar, le chasseur de phoques célibataire, la tombe de Tchouang-tseu dans le village de Zhuangzi, les rapprocher de Hegel, de Nietzsche, d’Heidegger et de la mythologie grecque, affiner son argumentaire – thèses, arg., corollaires etc. – et ne comprendre qu’à la fin du livre, comme s’il se l’était expliqué à lui-même, pourquoi il dut oublier Némie.

Son manifeste de la télépathie de l’âme, Quignard l’a voulu à l’image de son œuvre : foisonnant, parfois décousu mais avec une logique stricte. La structure du roman (?), ses 53 chapitres, l’alternance des registres, argumentatif, laudatif, poétique, analytique, le fait qu’il cherche à expliquer la connivence et le jamais-revoir par des figures de toutes les époques et de toutes les cultures montrent que toutes les sorties de soi – les ekstasis – sont autant de sorties de route. Comme il sait le faire, Quignard sort son bestiaire, assène que nous sommes devant l’attachement ainsi que les poissons devant l’air et la lumière. Au moins les poissons, quand ils retrouvent l’eau, oublient-ils tout de la lumière et de la suffocation. L’homme, lui, cherche le moyen de la ramener, de l’exprimer, d’en convaincre les autres. En cela il se trompe, mais il persiste, écrit des livres, donne à voir ou à entendre. Pourquoi l’amour ne s’éprouve-il que dans la violence de la perte ? s’interroge-t-il, initialement (ou presque) pour clore (ou presque) par une pensée limpide : Je suis surpris que l’amour, que cette relation extraordinaire et finalement extrêmement rare chez les humains (…) ait été si peu dégagée de la gangue même de sa chair prélinguistique, préphilologique, et je suis un homme étonné de se retrouver si seul sur la rive. À reprendre, en permanence, la fonction de l’écrivain et de l’oeuvre qu’il écrit. Un homme qui n’arrête pas de vouloir se défaire de l’obscurité (…) Qui plisse les yeux à force de ne rien voir. Il faut parfois 25 ans pour accepter de bien lire un livre, et comprendre, comme l’auteur, mais bien après, qu’il y a dans l’adieu une expérience propre à l’amour. Qu’il est dur de défaire, disait l’autre, mais une fois qu’on a considéré justement ce qui préside ou a présidé aux choses de la passion et du temps, on entre dans la dé-sidération. Sans doute ne le fait-on jamais parce qu’on préfère se nourrir d’illusions – puis de mélancolie - plutôt que de considérer ses faiblesses. C’est humain. Que deviennent les choses après l’adieu ? pose Vie Secrète, dans son antiphrase : un immense plaidoyer verbal pour le silence.

Vie Secrète, Gallimard, 1998.


Pascal Quignard & Aline Piboule le 29.09 à 20h au Conservatoire de Sète !

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