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Mon été avec Quignard 1/5

Dernière mise à jour : 11 sept. 2023

I -

Dans les heures heureuses, son dernier opus, Pascal Quignard se joue, dès le titre, d’une supposée linéarité du temps – la relativité de la durée - et interroge le passé (le sien, celui de l’humanité) non par le biais d’ères révolues mais par celui d’une interrogation, celle de la mort à venir. Parce qu’il s’agit, prévient-il dès le 2e chapitre, de mourir à l’heure. Sans le pathos qu’on apporte habituellement à la disparition de ses proches – sans reconnaître qu’on pleure souvent sur sa propre perte qui s’annonce – mais en expiant une faute, liée à sa nature profonde de cerf ou de lièvre : il écrit avoir fui devant la mort, pourtant programmée, chimique, de son amie Emmanuèle Bernheim, dans la chambre d’hôpital, au moment où cette dernière, en concédant le regret de ne plus jamais aller marcher avec lui, partout, inscrivait sa disparition dans une réalité tangible. Emmanuèle, ou Em., dans la sororité amoureuse qu’il instaure avec M. – déjà présente dans Vie Secrète – sert de prétexte à ce questionnement philosophique, psychanalytique et ethnologique, la marque de fabrique de l’écriture de Quignard. Il revient sur ses terres, les vraies, celles sur lesquelles il a empreint son esprit : Dinard, St Énogat, comme dans les Solidarités mystérieuses. Puisque la mer précède la vie, autant y inscrire sa pyrologie de l’âme, revoir Em.se jeter à l’eau quatre fois par jour au minimum, éprouver, écrit-il de la joie à la revoir là où elle fut heureuse. Et interroger, comme il le fait depuis toujours, et peut-être de plus en plus – son livre précédent, l’amour la mer, date de l’année dernière ! – sur cet élément multiple et dominant, le seul dans lequel on peut considérer sa finalité comme accessoire : il suffit pour cela d’aller suffisamment loin du rivage et de faire la planche, l’infini en dessous et au-dessus de soi. Interroger son rapport au corps - Héraclite dit que c’est la mort pour les âmes – et retrouver la mère, assène celui qu’Em. a toujours pris pour son psychanalyste, sans jamais le solliciter comme tel. La mer, s’il y a une musique de Dieu, c’est la musique de Dieu, selon lui. Comme il évoque Bach en permanence, on pense forcément à Cioran – S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu - mais on laissera à l’auteur des heures heureuses le sens de l’aphorisme, sa marque de fabrique, à lui aussi.


Toute chronologie produit de l’origine, écrit Quignard, qui justifie en cela sa lecture des heures – on pense à Léopoldine (Hugo) au livre d’heures, d’Auguste de Châtillon, lui traite de celui de Paul de Limbourg – comme une opposition entre le littera (le perdu) et le datum (le donné). Quitter la lettre, écrit-il, c’est la fonction du livre. C’est en linguiste, également, qu’il va interroger le deuil, les temps de l’être, entre jadis et passé, via l’anarythémique et l’Histoire. Il faut laisser des années vides dans la chronique du temps, lit-on dans les Heures heureuses ; c’est pourtant dans le récit des civilisations, toujours, qu’il inscrit sa pensée : de la fin de la dynastie des Ming – les heures tristes – à l’impossible retour de Dachau de son oncle. Rescapé, mais incapable de revenir. Au contraire d’Ulysse, qu’on croise plusieurs fois via Boutès*, une autre interrogation du jadis qu’il s’est toujours posée et qu’il adapte cette fois, pour la scène, avec la pianiste Aline Piboule. Qu'on me permette d'oublier Ulysse les mains et les pieds empêtrés dans ses ficelles. Qu'on me permette d'oublier Orphée perdu dans les cordes parallèles de sa cithare, écrivait-il déjà en 2008. L’anachronie qu’il revendique ne l’empêche pas d’avoir des repères : comme toujours chez Quignard, le propos est très érudit et l’on peut noter deux pistes à poursuivre, pour le comprendre : Thalassa, un essai de psychanalyse de Ferenczi, une théorie originale des origines de la génitalité – naître, vivre, se reproduire, mourir forment un heur, après tout – et la fausseté des vertus humaines, même si le titre n’est jamais cité, de Jacques Esprit, pensionné du Duc de La Rochefoucauld. Lequel, reconnaît l’auteur, dit oui, comme Freud, à la fin qui domine les jours. A cette idée qu’il combat par l’écrit – l’œuvre, sa rencontre subite avec les lecteurs – mais qui le tourmente comme l’a tourmenté le renoncement de son amie. Il est, dit-il, dans des régions énigmatiques dans lesquelles il ne sait plus réserver une chambre, une place, une table, mais, vers la mort, on se cache dans les souvenirs du monde, dans ces intervalles, seul séjour des humains, qui passent dans un vide qui s’accroît. Rien de triste pour autant : on apprend avec lui que les taureaux vivent 30 ans, les guêpes 5 et que l’homme se situe entre l’oie et la moule de bouchot, ça permet, là encore, de relativiser. Tout texte attend son heure, rappelle-t-il avec Spinoza. Pour Quignard, c’était sans doute l’heure des Heures, de cette extase de carences qu’il éprouve avec sérénité. C’est en tout cas une nouvelle lecture jubilatoire, 25 ans après Vie Secrète et tant d’autres entre-temps.


C’est Boutès qui un jour quitte brusquement son rang de nage sous les yeux stupéfaits d’Orphée, le chef de nage, et de Jason, le capitaine qui a eu l’extraordinaire idée du premier navire dans l’Histoire des hommes. Et soudain, le pied sur le rebord du bastingage du navire Argô, se moquant de la Toison d’or, ne se ralliant à aucune destination, plonge. » p°104, Éditions Albin Michel, 2023


Pascal Quignard & Aline Piboule le 29.09 à 20h au Conservatoire de Sète !

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