« Mauvaises herbes » de Dima Abdallah

Mis à jour : mai 15


Les mots de ce roman sont ceux que les deux protagonistes n’arrivent pas à se dire. Tour à tour, d’un chapitre à l’autre, on entend les voix de la fille et du père. Deux taiseux, par nature. Ils s’aiment, c’est indéniable. D’un amour puissant, profond, aliénant. Leur amour est au centre du roman.

Dès le début, on découvre la petite fille qui s’efforce de ne pas lâcher le doigt de son géant sur le chemin du retour de l’école, alors que les bombes explosent non loin de là. Nous sommes à Beyrouth en 1983, en pleine guerre. Mais la petite n’a pas peur des bombes, au contraire, elle prie secrètement pour que les tirs s’intensifient afin que son père vienne plus vite la chercher. Elle ne sait pas pleurer non plus, comme les autres élèves. Elle se sent différente. Je les envie d’être aussi similaires, aussi coordonnés.

Le père aussi se sait différent. Il passe ses journées à sa petite table devant une pile de feuilles blanches. Il écrit, ou pas. C’est selon. La poésie, les mots, c’est ce qu’on a trouvé pour injecter un peu d’immortalité, c’est quand on essaye encore d’échapper à l’absurdité de notre existence.

Les deux ont un rituel. Ils entretiennent des plantes en pot sur le balcon de l’appartement, alors que la ville est détruite jour après jour. Basilic, marjolaine, jasmin… Le rituel est silencieux, il relie et donne un sens, de la légèreté, de la délicatesse. Il nourrit, il abreuve la beauté, la fragilité, au cœur d’une tragédie. Des plantes hors sol , comme le sera quelques années plus tard l’adolescente puis la jeune adulte exilée à Paris, pour échapper au danger.

Le père et la fille seront séparés, oui. Lui restera au Liban. Ils se verront une fois par an, tout en continuant à ne pas se parler, tout en continuant à s’aimer. S’aimer sans parole, sans se dire à l’autre. Et l’attachement va perdurer. Et tandis que le père se laissera irrémédiablement happer par un sentiment d’échec et d’absurdité, la fille sera hantée par les questions de la mémoire et de l’oubli. Les plantes du souvenir et celles de l’oubli se font une guerre ouverte dans les différents cortex de ma mémoire… Ma mémoire fait repousser chaque matin des mauvaises herbes obscures que j’arrache sans relâche et en vain.

Avec ce premier roman, Dima ABDALLAH sait faire parler le silence. Elle dévoile avec une grande justesse l’intensité et la complexité des sentiments tus, enfouis au plus profond de nos fragilités, de nos pudeurs. Ce texte est aussi une ode à la différence. C’est tout cela qui fait la force et la beauté de ces Mauvaises herbes.


« Mauvaises herbes » de Dima Abdallah chez Sabine Wespieser Editeur

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