« Mathilde ne dit rien » de Tristan Saule


1er volet des Chroniques de la place carrée


Remarquablement construit, ce polar social monte en puissance au fil des pages. L'unité de temps, sept jours, est ponctuée d'analepses donnant corps et âme au personnage principal Mathilde, une héroïne atypique, ancienne sportive de haut niveau au passé douloureux.

Dans une ville de province identique à toutes les villes de province, le centre ville petit bourgeois, côtoie la banlieue chômeuse. C'est là que Mathilde, travailleuse sociale, fait de son mieux pour aider ses voisins à survivre. Dans la légalité ou en dehors, peut-être, quand la légalité mène à une impasse. "Il y a des problèmes qui se règlent loin des uniformes, chérie"

L'écriture a parfois des élans poétiques comme pour mieux exorciser des émotions : "Elle s'est servi du café. La chaleur de la tasse se propage dans sa paume, dans ses doigts, l'arabica la caresse de ses effluves familiers. Si elle avait un petit ami, ou une mère, peut-être que le café deviendrait inutile". Les dialogues sonnent juste : "Tu gagnes ta vie comme tu peux. Tu vends du shit ou tu es caissière chez Leader Price, c'est du pareil au même. La morale n'a pas de gosse à nourrir".

Une pléiade de personnages gravitent autour de Mathilde. Des plus dangereux comme Lounès, Salim ou Tonio, au plus attachant comme le petit Idriss ; des victimes Mohammed, Nadia, Mokhtar ; des nantis Jean-Philippe et Gaëlle, ses collègues du conseil départemental Sophie, Evelyne, Nadège et en filigrane Cathy et Thibault... Ils sont le pouls des quartiers périphériques que la société a laissés sur le bas côté de l'ascenseur social et qui fomentent la trame de ce roman noir. Et puis il y a un thème révélé par touches tout au long du récit, la résilience. "Qui peut affirmer, des années plus tard, qu'un événement du passé a sauvé ou ruiné une vie ?" Qui pourrait affirmer que sans le passé de Mathilde, les événements se seraient déroulés de la même façon ?

Cette chronique annoncée de la vie quotidienne dans un quartier populaire est le 1er d'une série. L'auteur, en donnant à voir du côté des banlieusards maudits, prépare ainsi une grande fresque sociale. Une autre façon de pénétrer les banlieues oubliées comme le cinéma l'a fait avec Elle court elle court la banlieue (1973), La Haine (1995) ou Les Misérables (2019).

A noter que l'auteur s'est très bien documenté sur les milieux professionnels rencontrés dans cette histoire, comme il le précise dans ses "remerciements".



« Mathilde ne dit rien » de Tristan Saule - Le Quartanier Editeur - Novembre 2020

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