« Marina A » d'Eric Fottorino

Mis à jour : mai 15


Le A qui suit Marina, c’est Abramović. Une artiste performeuse célèbre dans les années 70. Et si nous sommes dans un roman, la femme, elle, a bel et bien existé. Elle est d’ailleurs toujours là, vivante, malgré l’expérience des limites et la violence qu’elle a souvent infligées à son corps. On peut facilement découvrir ses œuvres et son portrait en navigant sur internet. Mais pour celles et ceux qui méconnaissent cette déesse du Body Art – et même pour un public averti – peut-être est-il intéressant de se laisser guider par le récit du narrateur qui, tout en décrivant, nous exprime les sensations et les réflexions qui vont peu à peu changer son regard sur le monde et sur sa propre vie.

C’est en 2017 que celui-ci la découvre lors d’une rétrospective de son œuvre au Palazzo Strozzi. Il est alors en vacances à Florence, accompagné de sa femme et de sa fille. Ce chirurgien de soixante ans, pourtant familier du bistouri – et peut-être pour ça, justement – est littéralement saisi par ce à quoi il assiste. Même si l’artiste n’est pas présente, les vidéo, les photos et les installations le touchent au plus profond. L’art ne doit pas être beau. Il doit avoir du sens. Ce n’est pas pareil. Au point qu’à leur retour à Paris, la présence de Marina A continuera d’habiter son quotidien, son couple, sa famille et sa solitude.

Début 2020, il vit le premier confinement conséquent à la pandémie du Covid 19. Des affiches placardées çà et là nous incitaient à la prudence avec des « Protégeons-nous les uns les autres » que je transformais parfois en « Protégeons-nous les uns des autres ». Dans ce contexte, l’homme se découvre. Au sens premier, il se défait de ses habits protecteurs. Tout comme le fait la performeuse quand elle s’offre au public dans sa nudité, dans sa vulnérabilité. Il se défait de ses repères, de ses aveuglements et de sa tendance à éviter de se questionner. Aujourd’hui, il n’a plus le choix, la présence en lui de Marina A le pousse à s’interroger. Devant les vidéo des performances, il lit enfin la question du vivre ensemble, du politique, de la violence… la responsabilité de notre regard passif sur la violence. C’est le moment pour lui. Ce petit bourgeois se remet en question et nous en fait part. L’œuvre d’Abramović le révèle et lui révèle une vision du monde et de ses enjeux. Marina Abramovic offrait aux regards la vision d’une humanité « simultanément bourreau et victime d’elle-même »…

Ce thème du chemin de vie aiguillé par une rencontre m’évoque le film Théorème de Pasolini. Mais en plus distancié, plus analytique, plus réflexif. En effet, quand le cinéaste nous montre le bouleversement de l’équilibre bourgeois d’une famille par la seule présence d’un individu, il nous impose un certain voyeurisme, ce que l’on accepte ou que l’on rejette mais qui nous touche d’un point de vue à la fois viscéral et moral tout en stimulant une réflexion. Et c’est aussi l’effet que nous procure toute l’œuvre de Marina Abramović. Or, dans ce roman, la démarche de Fottorino est différente. Le narrateur se raconte. Mais alors qu’il est précisément le personnage le plus impacté par ce changement intérieur, je n’ai été - pour ma part – que très peu touché d’un point de vue sensible. Un peu comme le dit l’auteur lui-même à propos des œuvres d’Edward Hopper. Hopper m’avait interpellé. Il ne m’avait pas touché. J’étais resté à la surface de sa peinture, incapable d’y pénétrer. Une mouche contre une vitre. Mais, après tout, là n’était peut-être pas l’intention d’Eric Fottorino. Et son livre offre au lecteur, en prenant appui sur l’œuvre dérangeante de l’artiste bulgare, quelques axes de réflexions très pertinents sur le monde actuel et à venir. Marina A était sans doute la seule lanceuse d’alerte au monde à crier sans un mot, écrire avec son corps, son sang, ses silences.


« Marina A » d'Eric Fottorino - Ed. Gallimard

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