Marie Testu « Marie-Lou-Le-Monde » interrogée à Pierre Ech-Ardour


PEA : J’ai placé, Marie Testu, notre rencontre d’aujourd’hui sous le signe du Cantique passionnel

(La première couverture de l’ouvrage est illustrée par Maïté Grandjouan, où figure une forêt sombre et broussailleuse, sur un ciel éclatant, embrasé.)

Votre prose poétique, à la manière d’un moderne Cantique des Cantiques revêt la forme d'une suite de poèmes, de chants d'amour d’une Aphrodite narratrice pour Marie-Lou, naïade, femme-monde à l’orle du féminin désir amoureux. Fulgurance du premier amour, embrasement de corps et cœurs, vous signifiez en une langue éthérée l’abstraite et inachevée délicatesse de non-dits.


L’adolescence vous a-t-elle si fortement marquée au point de l’imprégner en une versification romanesque, en d’autres termes qu’est-ce qui vous a inspiré d’écrire « Marie-Lou-Le-Monde » ?


MT : Au début je voulais écrire sur l’enfance, et plus précisément mon enfance dans le sud, mais quand je pensais à l’enfance je pensais surtout à des sensations, une période où j’ai éprouvé les premières joies, et quand j’y pensais c’était toujours par opposition avec la vie d’adulte, la vie à Paris, où on n’éprouve pas le temps de la même manière. C’est une vision très nostalgique de la vie, où le bonheur est toujours derrière soi, l’âge d’or, j’aime bien cette idée, même si je n’y crois pas, parce qu’au fond elle est déprimante, mais pour la création elle peut être dynamique et belle, parce qu’écrire c’est un peu ça, aller à la recherche de quelque chose de perdu, à recréer par les mots. Et j’avais la vision de Marie-Lou comme un beau souvenir, à mi-chemin entre le rêve et la réalité, ce qui est pour moi très représentatif de la période de l’enfance et de l’adolescence, surtout parce qu’on ne sait pas bien si les souvenirs qu’on en a sont vraiment des souvenirs ou bien des histoires qu’on s’est racontées. Ça devient un mirage. Ce que j’aime aussi beaucoup avec l’adolescence c’est son côté très dramatique, les adolescents vivent tout pour la première fois donc tout est très grave et ça a presque un côté comique vu de l’extérieur, mais on sait que c’est la réalité, les premiers amours sont très forts. Il ne peut pas y avoir de distance pour l’adolescent ou l’enfant, tout se vit comme si c’était la dernière fois parce qu’il n’y a pas encore cette vision du temps comme quelque chose qui s’étale, qui peut se planifier, s’organiser, tout est maintenant et urgent. Il y a aussi un aspect mythique, puisque tout est premier, la fille devient la première femme, le garçon, le premier homme, etc. Les plus petites histoires prennent une dimension immense et on y croit. C’est très naïf. Et quand on passe à l’âge adulte, surtout mon âge, où on commence à voir qu’on vieillit parce qu’on n’est plus « la jeunesse », on sent qu’on appartient alors à une génération, sur le coup on ne sait pas, ce n’est qu’après qu’on voit qu’on partage des goûts, des objets, des souvenirs en commun avec les gens de notre âge, et je voulais aussi parler de ça.

PEA : Ce court roman à la fois long poème est une succession de moments d’éternité entre poésie, chœur antique et littérature à la fois moderne et surréaliste,

Pour quelle raison avoir rédigé votre roman sous la forme de poèmes ? Est-ce là la meilleure mise en style pour exprimer l’émoi du doux-amer de l’adolescence ?


MT : C’est tout de suite venu en poèmes au moment où j’ai commencé l’écriture, ce qui s’est fait très rapidement. Donc je n’ai pas eu besoin de penser ou théoriser la chose. Mais je pense que c’est justement pour ça que j’ai commencé à écrire en poème, parce que l’enjeu n’était pas pour moi d’écrire quelque chose qui avait un sens, était bien construit, traduisait une réalité intéressante, c’était juste d’écrire ce que je ressentais par rapport à l’été, l’enfance, et c’est à ce moment-là que Marie-Lou est apparue même si ça fait très mystique dit comme ça. J’ai repensé à certains souvenirs et c’est venu. Je me suis laissé aller. Le poème permet de se laisser guider par ses sensations, par des images, sans avoir à interpréter les liens. Ensuite quand je l’ai lu je me suis dit que le poème fonctionnait pour son sujet parce que c’est comme une chanson adolescente finalement, et puis l’amour que je décris est de l’ordre du fantasme, ce n’est pas un amour réel avec ses complexités, ses contradictions, ce qui nécessiterait peut-être des analyses mais le poème n’analyse pas, il voit, il rêve, il crie, court, mais il n’analyse pas.

PEA : Marie-Lou, m’avez-vous dit, est la marche du temps, la mesure de l’espace, son corps est une extension du votre, mais en beaucoup plus grand, il englobe l’ordre du monde. Elle est un surprenant alter-ego sacralisé.

Ces deux lycéennes, malgré leurs différences, n’expriment-elles pas un hymne à leur grâce, à leur pétulance, voire à leur résistance ?


MT : Avec Marie-Lou j’ai voulu décrire l’idéal féminin pour moi, la femme telle qu’elle pourrait être en rêve, mais c’est exagéré, en tout cas c’est quasiment impossible. Mais ce rêve est réel parce que les fantasmes nous les projetons sur les gens que l’on rencontre donc ils ont une grande incidence. Marie-Lou est un condensé de femmes dans ce qu’elles ont de vital, sensuel, malin, un peu violent aussi, au-dessus des règles, de la morale. Elle devient La femme. La narratrice, elle, est l’observatrice, celle qui la désire, et en un sens c’est grâce à elle que Marie-Lou est aussi belle, aussi grande. Pour qu’il y ait de la beauté il faut quelqu’un pour la dire. Et forcément, elle ne peut qu’être éblouie, fascinée, impressionnée. Elle est spectatrice, et donc beaucoup plus réservée, mais elle a soif de beaucoup de choses, elle a soif d’idéal.

PEA : Question d’adolescentes et d’adolescents :

Que voit-on de moi lorsqu’on me regarde ?

MT : Pour le désir, tout est dans celui qui regarde, comme a dit Spinoza, il n’y a pas de chose désirable en soi, une chose ne devient désirable que parce qu’elle est désirée. Ce qui m’intéresse c’est surtout qu’est-ce qu’il se passe quand on aime, quand on désire, comment ça transforme la réalité.


PEA : J’ai ressenti à vous lire combien les repères temporels vous poussent, malgré Marie-Lou, vers l’âge adulte si redouté, tant refréné. Elle est en miroir cette adolescente solaire.

Si Marie-Lou est un mystère nommé désir, est-elle porteuse d’un ultime adieu à l’adolescence ?


MT : Oui, en un sens, elle se situe à la fin, c’est le début de la fin disons, bon même si ça fait très triste alors que ça ne l’est pas, mais c’est vécu comme tel quand on est adolescent.

PEA : (Après votre lecture d’un passage de votre livre)

Nous l’aurons compris, la nuance et le pouvoir de vos mots portent le passage du temps. Vous écrivez :

Page 15 : « Le moment premier où tout commence et tout finit »

Page 81 : « Au commencement était le Verbe

La lumière et

Marie-Lou »

Pourtant ces mots ciselés, n’expriment-ils pas le bienfait de vous retrouver amoureuse solitaire jusqu’à vous placer à l’orée du monde ?


MT : Oui, je voulais montrer comment on se sent privilégiée quand on accède à quelque chose d’aussi beau que celui ou celle qu’on aime, on a l’impression d’avoir accès à une vérité, de voir la vérité elle-même se dévoiler, c’est un moment un peu mystique.

PEA : Dans le regard que vous porte Marie-Lou,

Page 55 : « Le cœur des hommes, foutus

Déjà, des femmes absentes

Toujours, alors

Il n’y a plus que moi, le monde et

Marie-Lou »

Vous vainquez ce monde en les yeux de l’aimée. Les hommes aux torses nus n’ont pas voix au chapitre.

Est-ce en cet instant la victoire de votre insondable amour ?


MT : Ce passage est surtout je pense l’expression de la jalousie, que je trouve très belle, très excitante, la narratrice a enfin Marie-Lou pour elle toute seule, mais elle ne le ressent que parce qu’elle a peur de la perdre, que parce qu’elle est observée par tous ces hommes qui la veulent aussi, il y a donc une sorte de combat, et elle triomphe oui, c’est le triomphe de l’amour sur des désirs un peu plus médiocres on va dire, des désirs terre à terre, ceux des hommes pour elle.

PEA : Votre récit évoque soudainement dans une diatribe la violence d’hommes à l’égard de Marie-Lou, plus subtilement je dirais à l’égard des femmes :

Page 46 : « Un homme s’aveugle il tente de conquérir

Ce bout de femme il tente de saisir… »

Hommes salaces, capables de viol, qu’évoque ici cette intemporelle violence masculine ?


MT : Je ne voulais pas parler des hommes parce qu’il n’y a de la place que pour Marie-Lou dans les yeux de la narratrice, donc elle ne peut que les voir comme des menaces, ou bien simplement des obstacles inutiles, elle ne voit pas pourquoi Marie-Lou a envie d’eux ou besoin d’eux, la narratrice ne voit pas leur intérêt. Et ils deviennent des monstres parce que Marie-Lou attire tout, donc elle les attire aussi, et ils veulent tout faire pour la posséder. Ils ne peuvent pas s’en empêcher, je ne sais pas pourquoi on voit les hommes de cette manière depuis des millénaires, c’est certainement fondé sur une réalité, des expériences, toutes les filles ou presque ont connu au moins une forme de violence de la part des hommes. (à ce niveau-là c’est plutôt une question pour psychologues et sociologues)

PEA : (Après la lecture d’un second passage)

En la chrysalide de la vie se contorsionne éphémère et indélébile votre adolescence où le papillon n’a pas encore mué. Par inassouvissement vous vous agrippez au phantasme de Marie-Lou et par assouvissement vous retenez l’indicible moment d’éternité.

Ne révélez-vous pas l’insondable puissance de votre jeunesse, la confession d’une lycéenne face à la découverte de l’amour et de la mort ?

MT : Pour moi la découverte du désir c’est aussi la découverte de la mort, en tout cas sa possibilité, et donc de tout le mystère de la vie. Quand on désire on entrevoit quelque chose de bien plus grand que soi, le mystère de l’autre, et en l’autre il y a toujours plus que l’autre, on a envie de comprendre, de saisir mais on ne peut pas, ça nous échappe. Je ne sais pas si la jeunesse est si puissante que ça par rapport à la vieillesse en revanche.


PEA : Vous extériorisez en l’urgence du présent, un appétit d’amour illimité. En conscience d’une fin d’été toute proche, vous vous susurrez à vous-même :

Page 90 : « Je ne sais pas comment on survivra

A la fin de l’été mais

Personne d’autre que moi ne s’inquiète

Personne ne pressent

Le drame »

Désir et inquiétude ? Instinct et déchirure ? Que dire plus encore, Marie Testu ?


MT : Une déchirure un peu comique parce que la narratrice est la seule à s’inquiéter, il n’y a rien de grave pour les autres qui vivent leur fin d’année normalement, mais elle se projette si loin qu’elle angoisse forcément, elle imagine sa vie dans plusieurs années, sans Marie-Lou, elle ne voit pas l’intérêt de vivre si elle n’est pas là car à ce moment-là il n’y a qu’elle.

PEA : Tout porte à croire que votre amour échappera au temps.

En quatrième de couverture de votre ouvrage, nous lisons :

« On est censé survivre pour

Oublier

Oublier pour survivre

Mais comment oublier

Ce qui échappe

Au temps »

Cette amour, votre amour pour Marie-Lou, se mue-t-elle en soi en bouée de survie pour braver l’avenir ?

MT : Le premier amour a ce côté incomparable puisqu’on n’a rien connu, ensuite vont se greffer de nouveaux amours, toujours différents, pas forcément moins bien, mais on ne pourra pas enlever ce caractère premier qui a pour moi une grande importance. C’est avec le commencement qu’on peut avoir la notion que les choses vont se terminer, c’est là toute l’idée du livre. Ce n’est donc pas tant une bouée qu’un passage nécessaire pour vivre le temps pleinement, avec la conscience du début et de la fin.


PEA : Vos propos, Marie Testu, donnent corps à votre roman-poème qui pour moi est une ode à la vie, un cantique passionnel où plus rien ne sera pour vous comme avant.

Une page s’est tournée et dès lors éclot en vous nouvelle une venue au monde, une renaissance, un recommencement peut-être ?

Que devient à l’âge adulte l’estompée adolescence ?


MT : C’est le moment où on peut créer parce qu’on a un passé. C’est donc positif en ce sens. Même si dans mon livre l’âge adulte a vraiment l’image négative du quotidien et de l’absence d’idéal et je pense vraiment qu’il y a du vrai car l’âge adulte est un âge moins fait d’illusions que l’enfance et l’adolescence. C’est comme un passage de l’imaginaire au réel, mais c’est nécessaire, et c’est une autre esthétique, il peut y avoir aussi de la beauté dedans, sûrement plus complexe et nuancée, plus sombre et réaliste, plus urbain aussi. Mais l’adolescence peut aussi ne jamais vraiment se finir, elle peut rester et pas seulement sous la forme de souvenir. Il y a un esprit adolescent, celui qui refuse d’accepter une forme de médiocrité, et si on enlève la naïveté et la puérilité de l’adolescent, il y a de très beaux sentiments qu’il faut, je pense, garder en soi.

20 vues

Posts récents

Voir tout