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Liberia, de Christophe Naigeon.

Dernière mise à jour : 4 avr.







Liberia, le premier volume de la trilogie de Christophe Naigeon, est un roman cyclique, qui donne l’illusion – comme dans toute Odyssée – d’être chronologique mais offre les perspectives de l’éternel retour, quelles que fussent les issues, logiques, de ses personnages. Liberia se lit par le prisme de Julius Washington (fils de Black Yankee, marin de passage, et d’une ancienne esclave) dont le rêve de voyager épousera l’histoire des États-Unis du début du XIX°s. Il est apprenti journaliste au New Bedford Mercury et par atavisme, ne jure que de prendre la mer. Là, le lecteur malin-comme-un-singe se réjouit et s’inquiète à la fois : Naigeon étant lui-même marin, journaliste et historien, s’est-il projeté dans le roman, à une époque qui n’est pas la sienne, dans une culture qui l’est encore moins et, passé l’avantage que ça fournit – sur les pages pures de littérature maritime – arrivera-t-il à s’extirper du piège de l’autofiction rétroactive : la réponse est oui et elle est rassurante. Par le récit, il traite du mythe de l’African Return et la plus grande qualité du roman est de mettre en scène, via les protagonistes, tout ce qui dépasse la vision manichéenne, souvent a posteriori. Ainsi, la traite atlantique, l’exécrable commerce, est-elle abordée – dans les conversations entre Granville et William, d’abord, Julius et Benson, ou d’autres (souvent sous forme de longs dialogues) – par la mesure des choses, même si, lit-on, le modéré se fait toujours encorner en s’interposant entre deux boucs. L’idée de sociétés abolitionnistes vient de Nouvelle-Angleterre, et il faut toujours se méfier des discours mielleux des Anglais ; la complexité d’un état est posée avant même celui de l’État qui accueillera les affranchis et porte le nom du livre, par effet-trompeur. Parce que la route a été longue et que Julius, tout jeune quand le récit le prend à bord, l’a faite avec le Capitaine Paul Cuffee, un riche quaker noir, qui sait que les obstacles vers la liberté seront nombreux et pas seulement du fait de ses opposants. Qu’elle obéit parfois à des logiques libérales, par racine antinomique (la traite s’arrêtera lorsque le prix d’un esclave sera plus bas que celui d’un baril de clous ?), avec des incidences inattendues : la bonne santé des esclaves, par exemple, est garante de la sûreté des navires.  L’histoire – la petite dans la grande – détaillée jusqu’au pointillisme pose ainsi des questions que les lettres de Julius à Mammaliza, sa mère, ou les extraits de son journal de bord peuvent inscrire dans un registre anthropologique : tu as compris que ce voyage – 57 jours pour relier Philadelphie à la Sierra Leone – a été pour moi riche de grands enseignements mais qu’il l’a été aussi de grandes désillusions sur l’humanité. Ou philosophique, quand il s’agit de savoir (et de décider) si la liberté s’acquiert ou se décrète. Ce qui plait à Julius, c’est que les avis diffèrent mais qu’il apprend des uns et des autres, surtout quand il ne partage pas leur vision. De l’amertume de Vossa à l’espérance de Cuffee. Tous les navires – le Traveller ou l’Alpha de Thaddeus Coffin, venu du Nantucket d’Herman Melville – sont autant de pistes qu’il explore, lui qu’on a éduqué dans la métaphore, filée tout au long du roman, qu’on ne fait pas pousser un arbre en tirant dessus. Liberia, c’est l’allégorie d’une éducation et de la façon dont on s’en défait, sans violence pour Julius. Puisque la mer lave de tout, précise l’auteur, qui s’y connait, et parce que la peur sauve le marin, lequel sait quand elle est utile. Les parties du roman couvrent, à la louche, de larges décennies, parfois deux d’entre elles, et remontent l’écheveau de la construction d’un État, sans frontières ni statut à l’origine, un Negroland devenu Liberia. Les Africains n’ont pas d’écriture, lit-on, ils n’ont que des souvenirs, et c’est la destinée de Julius d’écrire à leur place, de dessiner, faire des photos, ensuite, dont la première d’une exécution publique. On passe par tous les stades, la torture, la mort qui frôle, les rescapés de l’African Squadron (les Congos) et le questionnement inhérent : l’abolition directe est-elle source d’anarchie et la liberté s’apprend-elle ? Wilson dit d’elle qu’elle est une imposture, présentée telle quelle, et Sidney/Sinoe – dont on apprend pourquoi il a tellement veillé sur le jeune Julius – le vivra à ses dépens, pendu haut et court pour avoir compris avant tout le monde. Les rêves remplissent les voiles des navires, écrit l’auteur en se regardant les ongles, pour mieux situer la trilogie de son personnage – dont le premier volume, la terre promise de Paul Cuffee, comme un raisonnement circulaire – en vigile de la sienne. Le pays des Noirs en Afrique sera ce que les Noirs en feront, prophétise un protagoniste, quand Benson répète à Julius que (s)a colère n’est pas la leur (celle des Noirs). Toi et moi sommes nés libres. De fait, les premiers gouverneurs du Liberia devront composer avec le paradoxe de la liberté qu’on nous donne : pour la garder, il faut parfois en priver les autres, recréer une potestas (la guerre aux indigènes), accepter un syllogisme : ici, le Nègre d’Amérique est appelé Blanc par le Nègre d’Afrique. Il faut rendre les personnages vivants, annonçait-il dès le début, par effet-miroir, et on se plait à suivre Julius (et sa famille) jusqu’à la fin de sa vie – doublée d’un mystérieux épilogue. Quitte à buter sur le final, le Nord et le Sud de plus en plus distants, et la question quasi-rhétorique : l’histoire ne nous apprend-elle rien ?

 

Et puis enfin il y a la mer, une myriade de termes idoines, toutes les catégories de bateaux, le lexique à bord, les périples, les manœuvres, dans une démarche exhaustive. Mieux vaut finir par un extrait, alors : « Le couloir devient trop étroit, l’Américain ne passera pas. Collision ou échouement. Alors, au moment où tout le monde le voit déjà sur les bancs, coups de sifflet. Le Mary-Belle vire de bord et fait volte-face. De là-haut, on entend crier les ordres, le froissement des voiles qui faseyent, leur claquement quand elles reprennent le vent sur l’autre bord (…) Le beaupré de la goélette plonge dans la voile du brick. Toute la toile est déchirée, drisses et écoutes arrachées, la bôme s’effondre sur le balcon, traîne dans l’eau avec les lambeaux de toile, bloque le gouvernail. (…) Sur le pont de la goélette comme en haut du cap, ce sont de féroces cris de victoire pendant que le brick tente de contrer l’effet du vent qui pousse sa proue vers les brisants. Le barreur ne peut rien faire, le bateau est un bouchon sur l’eau, sans vitesse propre, soumis aux gifles des rouleaux. »

 

Liberia, Christophe Naigeon, Taillandier, 2017, réédition Presses de la Cité

À suivre, Mamba Point Blues

 

Christophe Naigeon sera l’invité des Automn’Halles, le festival du livre de Sète, le samedi 28 septembre, à 10H30, au Bar du Plateau.

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