« Les silences d'Ogliano » d'Elena Piacentini


« L’été, quand vient la nuit sur le village d’Ogliano, les voix des absents sont comme des accrocs au bruissement du vivant » … « Plus bas, vers le verger de César, le chant d’une chevêche d’Athéna ressemble au miaulement d’un chaton apeuré. Ces cris plaintifs, presque poignants, sont ceux d’une tueuse » … « Je repère sa silhouette compacte qui rappelle un poing fermé. La voilà qui s’élance dans un vol onduleux. Elle prend de l’altitude, se hisse par les sentiers d’air qui naissent des inspirations et des expirations du massif de l’Argentu. À Ogliano, les montagnes occultent la quasi-totalité du ciel. Les montagnes sont le ciel. » Dès la première page du roman, le décor est planté, sorti de l’imagination de la romancière et il est si vrai qu’on croit le connaître : le village d’Ogliano, le massif de l’Argentu, la rivière la Fiumara, le paysage d’un Sud méditerranéen qui pourrait être la Corse – île natale d’Elena Piacentini – ou bien la Sardaigne, ou encore l’Italie. Le Sud, c’est le lieu où est née la Tragédie, et il n’est pas anodin de voir planer sur le roman l’ombre du mythe d’Antigone posant la question éternellement actuelle : les lois de la Cité priment-elles sur les lois de la famille ? Le Sud, c’est aussi le lieu où s’affrontent la violence, l’injustice, la fatalité. Les clans mafieux se font la guerre, ils n’ont aucun scrupule à faire résonner leurs armes, faire répandre le sang et l’odeur des cadavres. Les silences résonnent aussi, tous ont de bonnes raisons de se taire, de garder des secrets inavouables depuis des générations. Il y a le baron Delezio, personnage pour le moins très antipathique et méprisant, dont la riche famille étend son pouvoir sur la région. Il y a la Villa rose, investie par la famille tous les étés et la grande fête que donne le baron en l’honneur de Raffaele, son unique fils appelé à lui succéder. Il y a le vieux César, ex carabinier, personnage plein de bon sens et de chaleur humaine, qui joue le rôle de père pour Libero, le narrateur, « fils d‘Argentina et d’elle seule, petit-fils d’Argentu Solimane dernier des chevriers ». Il y a Dario, le chef mafieux et Gianni, son neveu, ami d’enfance de Libero. Gravitent autour du narrateur des personnages étranges comme Herminia la Folle ou brutaux comme Lenzani le Long. À la suite d’un drame survenu lors de la fête à la Villa rose, en quelques jours de l’été commençant, Libero va se trouver impliqué dans un déroulement d’événements énigmatiques, tragiques, qui l’amèneront à la découverte de secrets ancestraux et changeront sa vie. Elena Piacentini a réussi un roman à la fois d’apprentissage puissant et d’aventures haletantes. Elle croit en la lueur d’espoir portée par les deux jeunes gens, Libero – le bien-nommé - et Raffaele, qui ont le courage de refuser l’ordre tracé, de s’affranchir de leur histoire et briser la malédiction qui pèse sur leurs familles au péril de leurs vies. Le chemin est aussi sinueux et pentu que celui de l’Argentu. "Famille, appuis, argent, fusils, peu importaient les armes: à l'ouest comme à l'est, la raison du plus fort prévalait toujours. Moi, j'avais adopté la philosophie de mon grand-père. je ne me sentais pas lié par ces règles sans discernement et d'un autre âge. Voilà pourquoi j'étais en train de les enfreindre." Le récit est dense, parfois un peu déroutant avec des allers et retours dans les générations, mais l’intrigue est magistralement construite. La romancière s'est posé la contrainte d'écrire à la première personne, de se mettre dans la peau du narrateur, ce qui facilite une immersion directe dans l'intériorité de l'histoire. La puissance de la tragédie est accentuée, comme dans le choeur antique, par l'insertion entre les chapitres, des voix des morts ou vivants. Je me suis laissée emporter par une écriture poétique et précise, célébrant la beauté des paysages et la force des personnages. En le lisant, je n’ai pu me défendre de penser par certains côtés au Soleil des Skorta de Laurent Gaudé.


Les Silences d'Ogliano de Elena Piacentini édité chez Actes Sud en janvier 2022

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