« Les orages » de Sylvain Prudhomme

Mis à jour : avr. 3


Orages : moments particuliers où les nuages menaçant rassemblent une telle tension qu’ils créent des étincelles et bousculent la vie des individus. Treize nouvelles, plus ou moins longues, où l’auteur analyse ces moments de basculement où la fragilité de nos vies se révèle.Très souvent, c’est au hasard de rencontres décisives que se produit le bouleversement. Le premier récit en est l’émouvante illustration : la rencontre du narrateur avec un père angoissé qui vient de passer deux semaines confiné à l’hôpital au chevet de son bébé luttant entre la vie et la mort. « J’ai bouffé la douleur de mon gosse jusqu’à m’en rendre malade, m’a dit Ehlmann l’unique fois où je l’ai vu, je l’ai bouffée sans même me rendre compte qu’elle entrait en moi, qu’elle m’envahissait, pénétrait à jamais chaque fibre de mon corps et de mes pensées, que je ne serais plus jamais le même. » Au terme de cet échange, le narrateur aussi ne sera plus le même. Il est donc question de vie ou de mort, de maladie, de souffrance, mais aussi d’amours, de couples, de vie familiale et sentimentale. Parfois, c’est le sourire, voire le rire, qui accompagnent la lecture. Comme par exemple dans l’histoire de l’homme qui, vivant dans un appartement aux fines cloisons perméables, entend tous les cris de plaisir du couple d’à côté. Mais c’est surtout l’émotion qui prime dans l’analyse sensible et délicate, toute en retenue, comme par exemple dans l’histoire de la jeune sénégalaise qui renonce à ses rêves pour aider son petit frère mourant. « Ce frère qui à présent est son destin, quarante-cinq kilos à peine la peau sur les os et pourtant il va changer sa vie. » Il est question aussi de temps, comme dans la nouvelle « Balzac » où ce personnage du même nom emblématique savoure son présent. « Je bois au temps, cher ami. Au temps et à son élasticité. A ses galeries secrètes et ses doubles-fonds sans lesquels on pourrait tout de même vivre bien sûr – mais pas si bien. » C’est aussi le temps qui passe, qui défait, qui abîme, comme dans le récit « L’île » où un couple pourrait vivre un moment de bonheur mais « Maintenant, ils sont l’un en face de l’autre. Et les deux mètres qui les séparent sont un gouffre. » Même évocation lors de la dernière visite de l’appartement avant la vente où le propriétaire se rend compte de ce qui s’est passé entre ces murs : « le vieillissement de son corps et sans doute de ses pensées. » L’auteur décrit des situations angoissantes dans lesquelles nous nous reconnaissons, révélation de la dimension universelle de ces moments individuels et particuliers. Aucune indifférence face à la figure du grand-père du « Taille-haie », vieillard encore valide mais souffrant de la maladie d’Alzheimer jamais nommée mais dont on suit les symptômes. J’ai une tendresse toute particulière pour la fille de « La vague » qui, au bout d’une impasse de Venise en hautes-eaux, au bord du canal, trouve un hippocampe mort sur le pavé, alors que son père souffre d’une tumeur dans son cerveau – à l’hippocampe. Et autour de ces orages intérieurs, il y a le bruissement du monde environnant, la nature avec sa beauté, sa lumière et son obscurité, ses silences, son éternité. Pas de pathos ni de mièvrerie, mais du respect et de la lucidité face à nos faiblesses et nos forces.


Les orages de Sylvain Prudhomme édité en janvier 2021 chez L'arbalète Gallimard

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