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« Les Méditerranéennes » d'Emmanuel Ruben


Et voilà que le livre qui devrait tout emporter en 2023 – un conditionnel de l’ordre du souhait – est un roman à l’eau de rose ! Pas un opus de Marc Lévy que la vieille Rita souhaite au narrateur, pour en vendre autant que lui et devenir aussi riche et célèbre, mais de cette odeur un peu fade et désuète qui en parfume les pages et les figures. Un vrai livre de famille, en neuf parties, comme les branches de l’Hannoukkia, vestige familial aux mille et une histoires, mystiques ou bien réelles. « Les Méditerranéennes », c’est le titre du roman-fleuve de Emmanuel Ruben, à qui l’on prêterait bien, et il ne s’en cache pas, certains des traits du personnage central, Samuel, qui s’apprête, en 2017, à vivre une de ces fêtes juives qu’il a longtemps refoulées, rejoignant « toute la smalah » dans cette « maison de dingues » qu’est sa famille. Une famille nostalgérique, notera-t-on plus loin, qui vit en banlieue de Lyon mais qui n’a pas oublié d’où elle vient. D’où Samuel revient, précisément, sans encore le dire à ceux qui l’attendent pour Hanoukka. C’est à partir de cette situation qu’Emmanuel Ruben remonte l’écheveau de la généalogie de Samuel et, ce faisant, la complexité d’une identité fondée sur l’exil, la déchéance et l’amertume. De Baya Reine, en 1836, à Solange, sur les bords de Loire à la fin du XXe siècle, « Les Méditerranéennes » décline, par chacun de celles qui vont raconter la part de ce qu’elles en ont vécue, l’histoire de Constantine, où l’étoile de David et la Main de Fatma ont cohabité dans la fraternité, jusqu’à ce que l’idéologie, liée à une haine de deux mille ans d’âge, s’en mêle, et plonge le pays dans le chaos. Constantine, pour laquelle l’auteur utilise, plus d’une fois, l’appellation Ad’Hama, l’Écrasante, est une ville assise sur un monceau de squelettes, n’est plus qu’un souvenir déchirant pour toutes les membres de la famille, tous réfugiés – une deuxième fois – dans le rejet de l’Arabe ou la rationalité la plus rassurante, quitte à mettre la poussière mémorielle sous le tapis. Mais chez les Juifs, écrit Ruben, la mémoire précède la naissance, et si « Les Méditerranéennes » font une large part à l’humour, à la psychanalyse et aux recettes de cuisine, si l’auteur fait appel de lui-même à Marthe Villalonga ou à Roger Hanin pour traduire les hyperboles des personnalités familiales, il fait aussi référence, tout au long du roman, à des visages hollywoodiens – Clark Gable, Vivian Leigh, Humphrey Bogart, Errol Flynn - pour mieux esquisser un temps perdu qui n’a rien, précise-t-il, de proustien. Parce qu’imposé, brutal, jusqu’à l’insoutenable, pourtant écrit. Du pogrom du 5 août 1934 où l'État français laisse les mauvais djinns massacrer leurs frères en toute impunité aux mauvaises répétitions de l’Histoire, quand, à Guelma, le 8 mai 1945, se joue une manœuvre à taille réelle de la future Guerre d’Algérie. Génération après génération, la famille de Samuel s’est forgé une histoire que chacune des narratrices raconte, sans se soucier d’un subconscient qui grandit, tord le souvenir et le lie tout entier au parcours fantasmé de ce chandelier à neuf branches. Défendu, dit-on, par la Shekhina - l'immanence divine dans le monde - puis dérobé, fondu, peut-être, retrouvé, reperdu, réincarné, par la force d’une foi avec laquelle on s’arrange. C’est en parallèle (forcé) à une Histoire de France qu’Emmanuel Ruben nous convie, dût-il pour ça bousculer le roman national : « Je veux sortir de la guerre d’Algérie et de la Shoah », lâche Elisabeth, une des convives invitées à lâcher leur part de gâteau familial. Rappeler que la première guerre mondiale a commencé en Algérie et que son premier mort fut André Gaglione, des Ponts & Chaussées, tué à Bône le 4 août 1914. S’ensuivent, dans le roman, des questions sur la dette, sur le bénéfice d’être Français (pour aller se faire tuer au front, vêtus de coiffes rouges voyantes) et sur les lieux, les hommes, qui changent de destination. D’ennemis, aussi. On croise le maire de Constantine de mêche avec Drumont, on relève les conflits d’intérêt entre le Mufti de Jérusalem et Hitler, l’île de Madagascar et Goebbels, la question de la place, jusqu’à l’Eldorado stalinien du Birobidjan, aux confins de la Sibérie et de la Chine… Ce roman érudit n’est jamais pédant, ni didactique et trouve de drôles de résonances actuelles (« Situer l’État hébreu en Palestine, mes frères, c’est confier aux Arabes le soin de régler la question juive ! », on rit franchement de certains pans de personnalités et on partage avec Samuel l’envie d’alléger tout ça. De s’affranchir d’une culpabilité fondée sur les binômes intenables (algérien et français, colonisateur et colonisé, esclave et maître, oppresseur et opprimé) et écouter, même, l’autre version de l’histoire, celle des vaincus. Djamila, la berbère, rencontrée dans la manifestation en faveur de Charlie, la pasionaria du printemps arabe, redonne corps - et cul - au personnage, même si là aussi, il arrive de jouir sur des ravages.

On croise Hugo, de génération en génération, jusqu’à l’analogie Constantine/Besançon – aux sept ponts réciproques – mais c’est Camus qu’on cite le plus, dans toutes les acceptions, des Noces jusqu’au poteau, du premier homme jusqu’au dernier été, dont la photo précipite la fin. Dans l’histoire de cette malédiction, on passe, avec Samuel, le demi-juif, traître potentiel, du désespoir (Roger, le communiste, ne croit plus dans la France, en Dieu, en Marx) à la résilience. Tintin n’ira plus en Syldavie, le réel est le meilleur des romanciers, philosophe-t-on devant un étal de poissons strictement détaillé, et l’analepse finale est la touche ultime d’un très grand roman.

« Les Méditerranéennes », Emmanuel Ruben, Stock, 2022, 412 pages



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