« Les enfants Boetti » de Pierre Testard


En prenant connaissance de la parution de ce premier roman et de son auteur que je ne connaissais pas, j’ai été tout d’abord attirée par deux aspects : Pierre Testard est traducteur – activité qui m’intéresse particulièrement – et les personnages évoluent entre l’Italie – Rome, où j’ai vécu 9 mois, Naples – que je connais bien et Londres. Quel beau voyage ! En effet, l’auteur nous emmène dans un voyage sinueux fouillant la mémoire, les souvenirs, traversant le temps, les lieux. Répondant à une petite annonce, le narrateur qui se trouve à Rome, s’engage à garder l’appartement d’une certaine Ada Boetti lors d’absences tout aussi fréquentes que mystérieuses de celle-ci. « J’ai pu profiter de l’appartement de mon hôte car elle était en réalité très peu chez elle et semblait toujours y passer quand j’étais absent ou dans un sommeil profond » … « Ada m’avait laissé un message sur la grande table en bois de la cuisine, pour s’excuser de ne pas pouvoir me recevoir et insister sur le fait que je devais me sentir chez moi. Elle serait bientôt de retour même si elle ne savait pas exactement quand, et nous aurions certainement l’occasion de faire connaissance. » C’est principalement la nuit qu’ils se rencontrent : dans une atmosphère semi-obscure, fantomatique, Ada va peu à peu lui livrer ses souvenirs d’enfance, lui parler de son frère Angelo, parti faire le « pizzaiolo » dans un restaurant italien de Londres, de ses parents et de leur énigmatique amie Lou Tamma. Peu à peu, en douceur, tout à l’écoute, comme entraîné par le courant de la mémoire, le narrateur va pénétrer l’intimité de cette famille. Il s’est lui-même libéré de toutes contraintes, a quitté son pays, sa famille, son travail, et c’est ainsi qu’il peut s’effacer au profit des autres. C’est avec une extrême sensibilité, une disponibilité choisie, qu’il va se laisser habiter par la voix des autres personnages. Son propre intérieur va prendre vie. Au fur et à mesure de la lecture, on se demande si la mémoire des adultes ne réinvente pas les souvenirs d’enfance. C’est aussi la question de la solitude et du rapport aux autres qui est posée. La communication n’est pas directe. « Elle a commencé à poser des questions à mon sujet, en évitant mon regard, comme si elle ne s’adressait pas uniquement à moi. » Survient la deuxième rencontre: « Ces heures où je divaguais me transportaient dans une sorte d’hypnose qui exaltait ma fatigue et troublait en même temps mon sommeil. C’est donc avec sidération que j’ai vu apparaître au-dessus de mon épaule droite, à nouveau au milieu de la nuit, alors que je lapais de l’eau directement au robinet de la cuisine, les joues creuses d’Ada. Elle m’a souri puis est allée s’asseoir dans le même fauteuil que lors de notre première entrevue. Elle n’a pas eu besoin d’ouvrir la bouche pour que je vienne m’asseoir en face d’elle. Nous avons ainsi repris notre conversation à peu près là où nous l’avions interrompue, tels des somnambules portés par le même flot de paroles. Ada parlait de son enfance tantôt comme d’un tapis moelleux, tantôt comme d’une tache qui ne s’efface pas. » Dans le récit, il y a quelque chose qui est très proche et en même temps qui nous échappe. « Sans rien dire, comme deux animaux à l’affut, nous nous sommes observés. Je me suis demandé pourquoi elle me confiait des épisodes aussi intimes de sa vie et pourquoi elle avait besoin de moi chez elle. J’aurais voulu lui poser la question mais c’était difficile à exprimer et je ne disais rien. Quand elle s’est finalement levée, j’étais déjà debout, j’avais déjà reculé de plusieurs pas, j’étais déjà à l’entrée de ma chambre, j’allais refermer la porte, m’enfermer pour de bon, je ne pouvais plus soutenir son regard de prédateur, et pourtant, à partir de là, à partir du moment où nous nous sommes déplacés l’un après l’autre, quelque chose entre nous s’est atténué, il n’y avait plus de sentiment obscur venu de ce que l’on tait, de ce que l’on garde trop longtemps pour soi, il y avait seulement cette femme interdite par tout ce qu’elle m’avait raconté, qui me touchait le poignet du bout des doigts, se tenait prête à éteindre l’interrupteur de l’autre main, et m’invitait, d’un fragile coup d’œil, à dormir. » Le narrateur parle à la 1ère personne; cela permet à la fois une intimité et une distanciation et renforce le mystère. Mystère et énigme sont les moteurs du récit pour tirer de l’oubli ce qu’on ne voit pas. Le chemin est sinueux, il y a du mouvement dans les phrases, de l’élan, comme si l’auteur étalait des phrases sur un paysage, s’attachant à décrire des sensations, des rêveries, des détails qui se fondent dans une atmosphère générale et la nourrissent. Beaucoup d’aspects intéressants sont abordés dans ce roman : c’est une exploration du souvenir, une façon de consigner le temps qui passe, de faire vivre des personnages en bordure entre la solitude et le rapport aux autres. C’est une écriture très visuelle qui transporte le lecteur dans un voyage à trois dimensions. Une expérience de lecture envoûtante peu commune.


« Les enfants Boetti » de Pierre Testard, édité en février 2022 par Actes Sud



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