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LENAGEUR DE BIZERTE Didier DECOIN



LE NAGEUR DE BIZERTE

« Allongé sur l'eau lisse, il nage une brasse coulée, limpide, qui ride  à peine la surface ». Il n'est pas loin de midi dans le port de Bizerte ce jour de janvier 1921 et Tarik Ait Mokhtari se sent bien, jusqu'au moment où le jeune docker tunisien se retrouve face à  une muraille qui semble surgie de nulle part. C'est  le métal froid d'un cuirassier, l'avant-garde de la flotte impériale russe qui stoppe net son entraînement et va le projeter dans l'Histoire. Le « Georguiik Pobedonossets » qui a fui sous la poussée des Rouges a jeté  l'ancre dans la lagune et emporte  à son bord toute une population de réfugiées. Et l'image d'une jeune femme entrevue,  « toute  vêtue de blanc comme un joli nuage indifférent à la grisaille du ciel » va précipiter Tarik dans l'épopée tragique de la sanglante révolution d’octobre 1917.

On plonge alors dans ce voyage aveugle à travers la Russie  des taïga,  des forêts, de la guerre civile, dans la nuit, le froid ,jusqu'à la Crimée. On suit les convois pétrifiés à travers la plaine,  les rituels de mise à mort des contre-révolutionnaires, on découvre la terre contrôlée par les rouges, avec les achotniki, élites  en ski sans bâtons afin de manier fusil et baïonnette « pour favoriser la pénétration du bolchevisme en Europe de l'Ouest ». On pense presque russe rien que par le lexique choisi du narrateur. On prend Le train avec sa Locomotive Otchka      où l'on retrouve  Yelena Maksimovna qui a  du fuir le salon ottoman de Zagoskine.

On n’a de cesse de passer d'un monde à l'autre, retrouvant Bizerte où « les navires de moindre tonnage se balançaient mollement… avec des nonchalances de chameaux agenouillés dans la cour d'un caravansérail » où Tarik le bouchkara qui a le goût des épices, exécute des figures de danse sans le savoir, et qu'un juif américain immigré voudrait photographier faute de pouvoir faire des photo suggestives de sa sœur et de « l’orbe de son sein » .  Tarik  vit dans le cocon familial avec sa sœur qu’il admire et sa mère veuve qu'il adore. Tarik le berbère est engoncé dans la tradition religieuse,  même s'il préfère parler de la naissance du jour plutôt que du sohb, la première prière du matin, Tarik vit dans le fantasme et dévore Yelena des yeux , renifle ses aisselles et  lui prend la main pour lui parler ….de Cendrillon.

  Yelena qu'on retrouve sur son lit de souvenirs et qui continue de rêver des bals de nuit et de ne jurer que par «La Cerisaie" de Tchekhov. Les incessants allers-retours entre la fuite éperdue de cette fille aristocrate venue d'Ukraine et la poursuite sans fin de l'amoureux  transi répond au  chaos de l'époque.  Tarik qui « fait les choses dans le sens de l'écriture arabe » va-t-il résister au chant  d'une sirène ?


LE NAGEUR BIZERTE

DIDIER DECOIN

Éditions Stock

 

 

 

 

 

 

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