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Le Voyage du Canapé-lit, de Pierre Jourde.

Dernière mise à jour : 22 févr.




Pierre Jourde continue son travail d’analyste de la littérature en étudiant, après Perec, les choses ou plutôt, dira-t-il, le peuple obtus de ces objets qui cachent, sous leur apparente neutralité, des histoires comme lui en raffole, parce qu’elles sont – ou devraient être - le véritable sujet de la matière littéraire. Ici, c’est le canapé-lit de sa grand-mère, une femme globalement détestable, qu’il véhicule, dans un Jumper de location, de la banlieue parisienne jusqu’à la maison familiale d’Auvergne, celle de Pays perdu et de la Première pierre – on reviendra sur ce doublé. Dans ses Choses à lui, le canapé incarne tout ce qu’il aurait fallu jeter à la benne mais qu’on va garder et mener loin, parce que ça fait des économies – bon sens commerçant rapidement démenti par un simple décompte – et parce que comme ça, on continue l’histoire, même si l’histoire n’a jamais été celle qu’on s’est imaginée. Ça ira bien en Auvergne, c’est le prétexte à un road-movie – à chacun sa Road 66, ironise-t-il – à huis-clos, forcément, entre l’auteur-narrateur-sujet du livre, son frère Bernard et sa belle-sœur Martine. Les deux Jourde refont l’histoire familiale à grands renforts de leurs frasques respectives, et Pierre Jourde – le vrai, l’auteur, enfin l’autre, puisqu’il y en a d’autres – se corrigera de lui-même (au sens raclée) en laissant Martine, in fine, lui balancer à la figure une autofiction (l’épidémie de la confidence) qu’il a toujours vomie. Sans se dédouaner pour autant, il en fait la matière du roman, assimile le canapé-lit au corps du père qu’ils ont un jour véhiculé de la même manière, alignant les communes profondes de France tout en remontant leurs voyages respectifs, leur expédition au Tibet (prochaine note), leurs aventures au Canada, sa courante à Chichicastenago etc. Puisque tous les thèmes sont compatibles avec la littérature, l’auteur de celle sans estomac (à venir) manie, comme à son habitude, l’ironie et la digression d’un côté, l’analyse – souvent proustienne – de l’autre : cite Zénon d’Élée pour prévenir que son aporie n’a pas d’autre but que d’apporter un (moche) canapé quelque part, mais que la distance et le temps d’un voyage peuvent être abolies d’elles-mêmes si l’on en considére les incidences. Ainsi la grand-mère deviendra-t-elle un non grand-mère et sa forme d’autarcie narrative, s’appuyant sur des inversions du sujet accolées à des verbes (d’action) inventés – gloglotter, almanachvermoter, groumer… - tiennent le lecteur (il n’y en a qu’un, qui s’enfuit vite, dit-il, puis revient, curieux) en haleine, même quand il aborde la question vomitoire du bastingage. Dans sa confusion volontaire, Jourde aborde la question des héritages culturels, avec des failles qu’on image liées à une condition, ou à l’accession à une condition : ainsi cette grand-mère aux allures extérieures de Mamie Nova a—t-elle été capable de ne pas vendre la maison de son enfance à sa propre fille parce qu’elle lui en offrait 10M (d’anciens francs) quand elle en attendait 12. A-t-elle stipulé sur testament qu’elle ne voulait pas que cette même fille soit enterrée auprès d’elle. On en connaît plus d’un qui aurait benné le canapé au premier virage, mais il fallait cette catharsis du voyage pour que les langues se délient, qu’il expérimente sa facticité, dit-il, évoquant Sartre. L’enfance, l’homosexualité, les origines paysannes, tout y passe, dans un récit sans cesse cabossé, mâtiné d’autant d’humour que de fuite du récit lui-même. Comme tout Jourde s’imbrique, il parle également de ses livres – Pays perdu, la première pierre, Festins secrets, l’heure et l’ombre, son préféré (à venir aussi) – fait ses coucous habituels à Éric Chevillard (deux fois, ça va se voir) et aligne ses cibles préférées, même s’il sait que les livres qui parlent d’écrivains et de littérature sont rasoirs. Angot en tête en prend pour son grade (depuis la Littérature sans estomac), avec un jubilatoire On peut lire même si on ne sait pas écrire ; Haenel, l’ampoulé de service ; un Du Rabelais fatigué, toujours mieux que du Djian en pleine forme ; le cheptel cacochyme de l’Académie française, qui lui décerne un prix alors qu’il cherche les toilettes. Ça pourrait être gratuit, ça ne l’est jamais, d’abord parce que l’auteur est sans concessions (sur lui-même) quand il s’interroge sur l’enfant qu’il était et l’auteur qu’il est devenu, ensuite ; sa prétendue méchanceté quand la vraie, il l’a vécue dans sa chair quand les gens de Luisaud ont essayé de le lyncher.  Dans son analysobus – proposition fraternelle – on étudie l’idéalisme petit-bourgeois d’écrivains en virée en Salons (du livre), on aborde une histoire de France par le prisme bougnat et on se recentre sur les objets – mythiques ou maléfiques – qui provoquent la phénoménologie. Il n’y a rien de meilleur, néanmoins, dans un Jourde, que ces moments où la langue (pas seulement les figures de rhétorique et les subjonctifs imparfaits qu’il offre aux professeurs de français) et le sujet se rejoignent, comme dans la fin de l’ouvrage où la mort (de la mère, cette fois), la bonté du père, le retour sur la vie qu’ils ont menée, le constat sur ce qu’on leur a inculqué (ils ont travaillé dur pour tout excuser) montrent à quel point ce canapé-lit a pu être, en soi, dévastateur, puisque c’est le titre du chapitre. Les habitants de Montargis et les amateurs de St Pourçain -c’est un peu comme la confiture de nouilles chère à Pierre Dac – n’aimeront pas ce livre, d’autres non plus, mais c’est un voyage qu’on peut faire. À peu de frais et sans appréhension : sauf peut-être de le recevoir en rencontre littéraire et d’avoir à lui dire D’habitude, il y a plus de monde.

 

PS : mon cœur s’est arrêté quand j’ai cru qu’il parlait d’une rencontre à la Maison Vieille, avec trois personnes, dont deux qui n’ont rien compris, et un sourd. Mais ça n’était pas celle-ci, à laquelle j’ai assisté et pour laquelle il y avait effectivement plus de monde. Dont moi.

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