« Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu » de Boualem Sansal


Les deux premières pages comportent deux exergues. Dans la première, l’auteur définit son livre comme étant « une chronique sur les temps qui courent » et il exprime sa reconnaissance envers les écrivains qui l’ont nourri : Henry David Thoreau, Franz Kafka, Charles Baudelaire, Virgil Gheorghiu, Dino Buzzati et d’autres. Dans la seconde, il exhorte l’homme à se poser la question « Suis-je libre ? ». En soupçonne la complexité de la thématique qui s’affirme dans le prologue qui suit annonçant deux parties, la première intitulée « La réalité de la métamorphose » et la seconde « La métamorphose de la réalité ». Déroutant, c’est le moins qu’on puisse dire ! « Toi qui entres dans ce livre, abandonne tout espoir de distinguer la fantasmagorie et la réalité » et vice-versa. Réalité et fiction vont se croiser. Au lecteur de tenter de ne pas se perdre dans les dédales de cette polyphonie. Décrivons les faits : dans la première partie, Ute von Ebert, riche héritière à la tête d’une puissante dynastie industrielle allemande, habitante d’une petite ville cossue d’Allemagne, écrit à sa fille Hannah qui vit à Londres. Elle lui décrit le marasme dans lequel est plongé Erlingen, sa ville menacée d’être encerclée et envahie par un ennemi inconnu et innommé. Ute est du genre combattif, volontaire et intransigeante. Elle fustige l’attitude de soumission, de lâcheté et de veulerie du conseil municipal qui fait miroiter le sauvetage des habitants par l’arrivée hypothétique d’un train que tous attendent dans l’anxiété et la désespérance. Dans la seconde partie, c’est une autre femme, Lea, habitant Londres comme Hannah, qui écrit à sa mère disparue, Elisabeth Potier, professeure d’histoire-géographie à la retraite en Seine Saint-Denis. Celle-ci a été victime de l’attentat du 13 novembre 2015 à Paris. Lea a reçu par sa mère la charge de recoller les morceaux de sa destinée tragique et de son roman inachevé. Les identités des deux mères se confondent. « L’histoire est multiple, elle se déroule sur plusieurs plans, plusieurs pays, plusieurs strates historiques, impliquant des personnes n’ayant pas de lien entre elles, et à cela s’ajoute le fantastique, tout se métamorphose sous nos yeux, un moment après l’autre. » Le livre pose de multiples questions essentielles et ne prétend pas y apporter de réponses recettes. Pourquoi situer l’action dans une petite ville imaginaire d’Allemagne ? Qu’en est-il de cette société amorphe, peureuse, soumise ? Qui est l’ennemi ? Les islamistes ? Pourquoi ce train qui fait inévitablement référence au train de la mort des camps nazis ? Comment s’articule la réflexion sur la mondialisation et ses effets sur le monde économique et social ? Quel lien existe-t-il entre islamisme et mondialisation ? Comment se manifestent les diverses métamorphoses que nous subissons continuellement ? Boualem Sansal constate et décrit les menaces de notre époque : l’islamisation qui encercle et étouffe le monde ; le capitalisme, le libéralisme, la migration, les dictatures, la religion, la foi et le fanatisme ; bref, tout ce qui retire à l’homme sa liberté de conscience et sa volonté de résistance. Boualem Sansal convoque Baudelaire – « Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? ». Kafka, bien sûr. Il invoque aussi le philosophe Thoreau et sa « désobéissance civile »: que nous dirait-il s’il revenait maintenant ? L’auteur nous invite à relire Dino Buzzati et « Le désert des Tartares », et bien d’autres encore. Autre question : pourquoi les rôles principaux du roman sont-ils tenus par des femmes ? Serait-ce par reconnaissance du mérite et de la place conquise par la femme au sein de la société ? La femme a-t-elle un pouvoir de sauver et changer le monde ? Roman complexe, traversé de mystères, de réflexions philosophiques et politiques. Déroutant, comme il a été dit plus haut, mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille ! L’auteur ne donne pas de leçons, pas de solutions ; ce n’est pas son rôle. Il incite à la méditation. Et il le fait comme toujours avec humour, grande maîtrise des images et des jeux de mots, éblouissante érudition, porté par un imaginaire virulent et enchanteur.



Ce livre publié en 2018 chez Gallimard est le dernier d’une trilogie après l’essai Gouverner au nom d’Allah et 2084 la fin du monde.



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