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« Le Partage d’Orient », Sophie Makariou, éd. Stock, à paraître le 14 avril 2021


Si le génocide arménien a fait l’objet de nombreux livres et de quelques films, la partition de Chypre en 1974 a nettement moins inspiré les écrivains et cinéastes. Si l’on excepte le film « Gölgeler ve Suretler » (Ombres et Visages) en 2010 du réalisateur Fragman Derviş Zaim qui concerne les violences inter-ethniques (en 1963) entre Chypriotes turcs et Chypriotes grecs. Des violences commencées en 1955 avec la guerre d’indépendance des Grecs contre les Britanniques pour s’achever en 1974 sur la coupure en deux de l’île. D'où l'intérêt que présente ce récit de Sophie Makariou "Le Partage d'Orient".

Sophie Makariou, conservateur au département des Antiquités orientales (section des Arts d’Islam) au musée du Louvre, a déjà publié de nombreux ouvrages consacrés à l’art islamique. Son récit « Le Partage d’Orient », est une œuvre plus personnelle fondée sur la mémoire. Elle y écrit : « Ma mémoire était en déplacement depuis 1974 ; en déplacement plus qu’en dérangement. » 1974, l’année où la guerre est entrée dans sa vie. Car l’autrice est née d’un père chypriote et d’une mère française. C’est cette mémoire qu’elle déroule habilement au long du livre. « La mémoire de nos parents, c’est encore la nôtre ; peut-être même la mémoire de nos grands-parents, si nous l’avons nous-mêmes recueillie, est-elle encore la nôtre. »


Ce récit émouvant, juste et documenté se fonde sur l’Histoire. « Et pour cela l’Europe éclairée, de l’Angleterre à la France et à l’Allemagne, s’est portée à son secours à partir de 1821. À l’inverse, un siècle plus tard, la Turquie moderne issue du mouvement Jeunes Turcs, bien que formée en partie en français, s’est pensée par l’éviction la plus violente de ce qui contrevenait à la « pureté » de son mythe fondateur : Arméniens, Grecs, Juifs et aujourd’hui Kurdes et alévis. Elle a fomenté le génocide des Arméniens, puis l’exil forcé des populations grecques, la Megàlé Katàstrophè, la « Grande Catastrophe » de l’expulsion des Grecs de Turquie et de l’échange de populations de 1923. »


Sa richesse ce sont les souvenirs et les effluves qui s’en dégagent. Parfums de cuisine, intimement liés à des rencontres ou à la vie familiales, odeurs de plantes aromatiques, saveur d’un dessert. Elle se souvient de son bref séjour à Nicosie en 1973 alors qu’elle était encore enfant : « les carrioles des vendeurs d’ayran, le yaourt liquide salé agrémenté de menthe sauvage séchée, bu glacé ; il laissait un maquillage blanc si joli sur nos visages dorés de soleil […] »


Alors que les coutumes sont si proches dans le peuple, religions et intérêts géo-politiques s’immiscent dans l’histoire : musulmans et chrétiens orthodoxes grecs se déchirent. Et tous en font les frais. Les grands-parents de l’autrice émigrent en France, à Lyon, avant de retourner à Chypre où le grand-père trouvera la mort heurté par le pare-chocs d’un camion militaire, appartenant probablement à des casques bleus.


Si de belles pages sont consacrées à la mère, c’est la figure du père qui sous-tend tout le récit. Celui que sa belle-mère n’aimait guère : « Aussi, dire que le visage de mon père fut un obstacle à son aspiration peut sembler inexplicable. Et pourtant, ne l’a-t-il pas assez entendu, le mot de « rastaquouère » ? Vilain mot de ma grand-mère française qui entraînait avec lui une odeur d’huile, de luxe parvenu, une allure suspecte, un exotisme de goût vulgaire ! »


Un récit parsemé de belles rencontres, le Liban avec Nassim ; le Maroc et Volubilis, Istanbul, la Chine. Et puis le choc d’une nouvelle haine, le 11 septembre ; les destructions de Daech à Palmyre et Mossoul ; Charlie Hebdo et le Bataclan ; la volonté du « sultan » turc de transformer Aya Sofia en mosquée, de cacher les mosaïque de Saint-Sauveur-in-Chora.

Et ce terrible échange : « C’était de ce même quartier du Phanar que j’avais été chassée alors que je cherchais, égarée, l’église de la Pammakaristos, convertie en mosquée sous le nom de Fethiye Cami. Le Turc auquel je demandai mon chemin m’avait répondu avec agressivité : « Pourquoi la cherchez-vous ? Vous avez Sainte-Sophie, cela vous suffit ! » J’avais reçu sa réponse cinglante comme la répétition triomphante de la confiscation continue, plus encore celle de 1923 que celle de 1453. À l’instant où je l’écris quelque chose me traverse l’esprit et ne veut pas y rester ; cette antienne du « Vous n’êtes pas chez vous ici », où l’ai-je entendue la première fois ? À Chypre en 1973, où déjà certains quartiers étaient interdits ? N’était-ce pas le discours tenu à tous ceux de l’autre côté de la ligne de front ? N’est-ce pas cela le discours de la ligne de démarcation de 1974 ? La paix peut être enclose par des frontières, mais jamais divisée par des lignes de démarcation. À Istanbul, cette phrase, les défilés du 29 mai, les dévotions d’année en année plus nombreuses sur les tombeaux des sultans gazis, combattants des frontières dans la voie du djihad et de la conquête, redisaient que la guerre des communautés continuait ; elle n’avait jamais cessé. »


L’Orient au cœur du pire cataclysme encore à venir ? La question est posée.


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