"Le nouveau nom de l'amour" de Belinda Cannone

Dernière mise à jour : juin 24


L'amour est à réinventer écrivait Rimbaud en son temps. Mais que voulait-il dire ? Que le modèle de la société d'alors devait évoluer ? Ou bien que l'amour doit sans cesse se réinventer ? Sans doute les deux à la fois. Et c'est à cette source rimbaldienne que l'autrice de cet essai s'est probablement, et allègrement, abreuvée.

A la cafétéria d'une bibliothèque, deux femmes amies débattent de l'amour, ou plutôt, de l'humain animal aimant. L'une est en train d'écrire un essai sur le couple contemporain, l'autre est une spécialiste des romans médiévaux. A elles deux, elles vont parcourir l'histoire tout en croisant les mythes portées par la littérature. Avant d'être une réalité tangible, le couple est un rêve, un désir et des représentations. La littérature, dans un mouvement d'aller-retour, édifie et structure notre imaginaire amoureux, tout en contribuant à asseoir nos manières concrètes de vivre l'amour.

Le lecteur progresse ainsi à travers les époques et leurs caractéristiques comme autant d'étapes très justement commentées : de l'amour courtois à la notion de Fin'amor, de Tristan et Iseult à La belle Héloïse ou La Princesse de Clèves, en passant par les pièces de vaudevilles d'un Feydeau, jusqu'à la percée féministe du Deuxième Sexe et autres écrits plus contemporains prônant l'égalité homme/femme, sans oublier le phénomène #METOO.

Oui, parce que le roman d'amour met en abyme le questionnement sur soi et sur autrui qui justifie l'existence de la forme romanesque en général. Il interroge : qu'est-ce que je ressens ? Est-ce cela l'amour ? Celui que j'aime m'aime-t-il ? Qu'est-ce qu'aimer ? Que veulent vraiment dire les mots de l'amour, à commencer par « je t'aime » ?

L'habileté de l'autrice consiste notamment à nous impliquer dans chaque époque par des réflexions rendues concrètes dans le débat amical entre femmes. La forme dialoguée stylise et dynamise le livre, ajoutant parfois quelques traits d'humour qui ne sont pas sans rappeler le cher Diderot.

Mais au-delà de décrire, Belinda Cannone prend position. On sent bien que ce voyage à travers le temps et les évolutions du couple et de l'amour lui servent à justifier et à mettre en lumière un concept qui lui est cher, celui d'amour-désir. Ainsi, dit-elle, les années 1970 avaient vu se mêler la composante amoureuse et la composante sexuelle dans le mariage. Le XXIe siècle dissocie les deux : la sexualité devient une activité autonome, déliée de l’amour et de l’union. Car amour ne rime plus avec toujours. Le couple contemporain suivrait la tendance (statistiquement c'est le cas) de ce que l'autrice nomme une polygamie lente. Je ne parle pas de couples éphémères mais d’unions qui durent… un certain temps. Cinq ans, dix ans, quinze, allez ! Puis change ! Sur la grande piste de danse, nous troquons nos partenaires : polygamie lente. Et ce phénomène, ce schéma, serait propice à un amour-désir. Car le désir a un langage qui lui est propre, l'érotisme. Et c'est bien parce que la pratique sexuelle (bienheureusement pense l'autrice) s'est détachée de toute notion de reproduction, que les couples se font et se défont. Pour tenter de satisfaire, ou de re-satisfaire après baisse ou disparition, son désir, tout en le reliant avec un sentiment amoureux.

Et cela se travaille. Car Cannone élève l'érotisme au niveau d'un art. Cela ne s'improvise pas, dit-elle. Nous aurions trop tendance à laisser faire la nature, comme elle l'exprime avec malice : Contrairement aux autres arts dans lesquels on considère qu’apprentissage et exercices sont nécessaires pour permettre l’inventivité, dans l’étreinte on improvise constamment, au motif rétrograde que le sentiment y pourvoirait. Cette situation fait souvent de nous, longtemps, dans l’amour, des peintres du dimanche.

Le propos est noble et argumenté. Son élan optimiste fait du bien. Je suis persuadée qu’il arrivera un temps où l’on concevra ces liaisons-déliaisons comme la respiration naturelle de la vie affective. Je ne dis pas qu’on n’en souffrira pas, parce que sortir d’un couple n’est pas toujours facile, surtout si l’un des deux ne le souhaite pas. Mais on ne le percevra plus comme un échec ou une anormalité.

Mais cela ne rend pas l'autrice moins lucide du chemin à parcourir. Quand des femmes sauront exprimer et vivre souverainement tous leurs désirs, quand les hommes auront tous adopté une masculinité douce et ouverte, alors l’amour-désir – qui exige, pour s’épanouir, entière réciprocité et reconnaissance mutuelle – sera vraiment l’amour des temps d’égalité.

On peut regretter (mais cela n'engage que moi) que ces considérations n'abordent que trop peu l'hybridation sexuelle du schéma du couple, ce qui est pourtant un sujet des plus contemporains. Cet essai reste néanmoins instructif et stimulant.


"Le nouveau nom de l'amour"

Belinda Cannone. Ed. Stock

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