« Le miel et l'amertume » de Tahar Ben Jelloun

Mis à jour : avr. 10


« J’habite un sous-sol tellement bas qu’il m’arrive parfois de le confondre avec une tombe. »

C’est ainsi que commence Miel et amertume, le dernier roman de Tahar Ben Jelloun. Des mots chargés d’amertume, d’obscurité et d’odeur de mort. C’est une histoire sombre dans une ville de lumière, Tanger, ville natale de l’auteur. C’est là que tente de survivre, ou plutôt de mourir, terré dans le sous-sol de sa maison, un couple en totale détresse et démolition dont on apprend peu à peu ce qui l’a mené si bas. « Ce lieu est bien trop grand pour servir de tombe. La maison tue lentement. Elle a été la scène de notre bonheur bref et de notre malheur permanent ». Bonheur bref au début du mariage de Mourad et Malika – certes arrangé selon la tradition – mais vite rattrapé par la réalité marocaine où sévissent la corruption, l’impunité et le carcan de la religion. C'est dans une atmosphère de violence sous-jacente où chacun ne supporte plus l’autre, rumine ses déceptions, ravive ses souvenirs et crache ses reproches, qu'arrive «la tragédie ». Samia, la fille du couple, lumineuse, éprise de poésie, est au cœur du drame. Celui-ci est d’autant plus violent et paradoxal que c’est par l’écriture poétique, seul recours que l’adolescente trouve face au monde où elle se sent étrangère, qu’il advient sous la forme d’un viol sauvagement perpétré par un « cochon » d’imprimeur de poésie. Samia ne pourra survivre à ce qui est considéré comme déshonneur absolu et se donnera la mort. C’est en découvrant son journal intime, seul confident de son malheur, que les parents apprendront la terrible vérité et se condamneront eux-mêmes à l’enfer : « Samia nous a entraînés avec elle. Nous sommes morts et nous ne le savons pas. »

Ce récit choral à plusieurs voix, voix brisées, torturées par le remords et la culpabilité, est aussi une histoire de silence, une tragédie du non-dit et de l’indicible. L’amertume, c’est le constat d’une société tiraillée entre ses traditions séculaires et l’aspiration à la modernité. Le miel, c’est la lueur d’espoir que peut apporter la littérature en réveillant les consciences, en donnant l’alerte. « Un pays qui construit plus de mosquées que d’écoles ou d’hôpitaux est un pays fini. Rien de bon n’en sortira. »

D’une écriture limpide, ce roman fort, sans concession sur la société marocaine, interpelle le lecteur en le plongeant dans l’intériorité tourmentée des personnages.


Le miel et l'amertume de Tahar Ben Jelloun de l'académie Goncourt est sorti en 2021 chez Gallimard.



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