• marie-josé

"Le lambeau" de Philippe Lançon


On le connaissait comme journaliste à Libération, critique passionné d'art et de littérature, notamment hispanique. Il était aussi chroniqueur à Charlie Hebdo. Nous y voilà! Venu assister à la conférence de rédaction de ce fameux 7 janvier 2015, il est pris dans la scène du carnage. In memoriam Un véritable tsunami de stupéfaction, de douleur et d'indignation a alors soulevé notre pays. Tous proclamaient Je suis Charlie. On estime à 4 millions de personnes la foule qui a défilé le 11 janvier. En attaquant Charlie, les tueurs islamistes ont défié une certaine image de la France, pour dire vite, la France des Lumières, de la laïcité, de l'irrévérence, la France libertaire et rebelle. Qu'il me soit permis ici de rappeler leur nom à tous, qu'ils travaillent pour Charlie ou se soient trouvés sur le passage des tueurs parce que leur propre travail, ou leur destin les y avait conduits. Ainsi, par ordre alphabétique, ont été abattus ce jour-là: Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Cabu, Elsa Cayat, Charb, Honoré, Ahmed Merabet, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Tignous, Wolinski. 12 tués dans une véritable scène de guerre, en plein jour, en plein Paris. Le livre Grièvement blessé (et avec lui Simon Fieschi, Fabrice Nicolino, et Riss), Philippe Lançon est défiguré et subit d'innombrables opérations dont il fait très tôt dans le « journal des survivants » le compte-rendu méticuleux, maniaque, presque obsessionnel. Et à ce moment-là, le lecteur de Charlie ne peut s'empêcher de penser que la blessure n'est pas seulement physique, que cette brillante intelligence est « en lambeaux » elle aussi, piégée dans le ressassement sans fin de la tragédie. Et puis il y a ce livre. Ce livre comme un défi. Comme un miracle? Il m'avait fallu atterrir en cet endroit, dans cet état, non seulement pour mettre à l'épreuve mon métier, mais aussi pour sentir ce que j'avais lu cent fois chez des auteurs sans tout à fait le comprendre: écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d'autre. (…) Quand j'écrivais au lit, avec trois doigts, puis cinq, puis sept, avec la mâchoire trouée puis reconstituée, avec ou sans possibilité de parler, je n'étais pas le patient que je décrivais; j'étais un homme qui révélait ce patient en l'observant, et qui contait son histoire avec une bienveillance et un plaisir qu'il espérait partager. Je devenais une fiction. C'était la réalité, c'était absurde et j'étais libre. (p365) Pas question, d'ailleurs, de s'attendrir. Les séquelles les plus atroces des multiples greffes donnent lieu à cet autoportrait à la mode Picasso: Comment accueillir et sentir cette insensible peau de jambe sur le menton, cette peau de cuisse sur le mollet,ces poils de jambe dans la bouche, cette muqueuse retournée et mal vascularisée qui me sert de lèvre(...)Parfois je m'éveille avec une dent de lait dans la narine, un ongle dans l'oreille droite, des sourcils sur le second nombril formé par la gastrostomie. (…) je suis devenu un monstre discret avec des agrafes en haut du cul.(p 416) Parfois, il est vrai, le lecteur peut trouver des longueurs dans ce compte-rendu impitoyable des étapes de la reconstruction: peu de secours pour lui, comme pour Lançon! Les attentions de son frère, la solidarité des confrères( certains en tout cas) le professionnalisme exemplaire et obstiné de Chloé, sa chirurgienne. Et puis la littérature: peu de livres résistent dans cette atmosphère confinée: Proust, Kafka, Thomas Mann. Ce texte hors normes s'interroge aussi sur le destinataire de son oeuvre, car au fond, pour qui Philippe Lançon écrit-il? Du fond de mon lit, j'ai l'impression de faire quelque chose d'interdit, et même de dégoûtant. Qu'est-ce que je fais exactement? Je signifie aux autres que je reste vivant et serai bientôt de retour parmi eux. Du moins, c'est ce qu'ils croient ou veulent croire, on me le dit et me l'écrit, et c'est sans doute ce que je cherche à croire et à leur faire croire: cet optimisme de la volonté, après tout, est signe de vie. Cependant, au moment où je l'écris, ce texte signifie également l'inverse: c'est à ceux qui ont fini là-bas, autour de la table de conférence et dans le couloir de Charlie, que je m'adresse . Leçon de piano posthume: si la main droite joue pour les vivants, la gauche joue pour les morts, et c'est elle qui bat la mesure. (p 205) Médusé, le lecteur découvre même, au coeur de l'horreur, des passages de pure poésie, comme ce chapitre 10 intitulé L'anémone, tellement beau qu'il faudrait presque le citer en entier! Mais je ne vous dirai pas d'où vient cette anémone de mer qui revient tous les soirs chambre 106. Contraction, dilatation, contraction, dilatation: elle battait dans un milieu liquide, amniotique, rouge sombre et mortellement lustral .(p 209)

Ce livre au fond, est une manière de dire un adieu définitif à ses amis de Charlie. Tandis que les pompiers me soulevaient sur un fauteuil à roulettes de la conférence, j'ai survolé le corps de mes compagnons morts, Bernard, Tignous, Cabu, Georges, que mes sauveteurs enjambaient ou longeaient, et soudain, mon Dieu, ils ne riaient plus. C'est aussi une manière d'affirmer que, quoi qu'il en coûte, non, les fous de Dieu n'auront pas le dernier mot.


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