« Le doigt » de Dalie Farah

Mis à jour : avr. 28


« Mardi 16 janvier 2018, 7h28 à Thiers, la pluie sur le visage… ». Cela commence comme une déclaration d’enquête policière et effectivement, il en est question dans Le doigt, le nouveau roman de Dalie Farah, prolongation de son premier roman Impasse Verlaine. Tous deux sont à matière biographique et ont en commun le thème de la violence. Dans Le doigt, le premier chapitre met en scène une femme, professeur de lettres et de philosophie, qui, absorbée par le cours qu’elle va donner, traverse la place devant son lycée hors du passage pour piétons. Surprise par le klaxon d’une voiture surgie derrière elle, elle fait un doigt d’honneur sans regarder, comme par réflexe. L’automobiliste sort de sa voiture, se campe devant la frêle femme et lui demande de répéter son geste si elle l’ose. Elle l’ose et elle reçoit une terrible gifle en pleine figure. C’est le point de départ d’un questionnement sur la place de la violence dans la vie de cette femme. Pourquoi ce besoin de prendre un tel risque et aussi pour défier qui ? Ce n’est pas la première fois qu’elle est victime de violence dans l’exercice de son métier. Elle veut en comprendre les liens complexes : violence subie, voire recherchée et peut-être même désirée ? Elle mène alors une enquête sur elle-même en remontant le temps de sa vie de prof face aux élèves, face à ses collègues, à l’administration et à l’Éducation nationale. La gifle la reporte brutalement à la violence subie dans son enfance en HLM comme fille d’immigrés d’Algérie, à la violence qu’elle endure en tant que femme, arabe, qui s’en est sortie en réussissant son agrégation. Car au mythe de l’Éducation nationale et à ses bienfaits, elle y a cru : « Membre d’une Éducation nationale, quartiers nord de Clermont-Ferrand, la prof arrive au collège très tôt le matin et le quitte le plus tard possible : c’est sa maison, le lieu de sa mission. Reconnaissante d’avoir été sauvée, elle lèche la main qui l’a nourrie. Son existence est la démonstration d’un système vertueux et elle devient la vertu, un produit social de première qualité, pas un avatar discount ; elle donne de l’espoir, elle est l’espoir, un chef-d’œuvre de la République. Applaudissements. Jusqu’à ce que le chef-d’œuvre républicain ait un énorme bleu sur le cul. » Avec ce livre, l’auteur veut déplier ce système pour tenter de comprendre la violence qu’il engendre. Il est aussi question de peur qui est le terreau de la violence. Du trop de peur qui finit par être constitution de l’être. Et la récidive du doigt d’honneur, c’est dire non à la peur, c’est refuser la lâcheté, c’est le point de saturation qui fait dire stop à la soumission, à l’humiliation, à la honte. Ce livre n'est pas une diatribe à charge, c'est une tentative de comprendre, il part du social pour aller vers l'intime. L'Institution est certes dénoncée comme machine, mais les individus y sont à la fois des complices et des prisonniers et l'auteure leur donne à chacun des prénoms.

Le livre est une mise à nue écrit à la troisième personne d’une manière dynamique, alternant les récits intérieurs dans la chambre avec le lit, la couette et la taie d'oreiller et l'ombre du Puy-de-Dôme devant la fenêtre et les dialogues parfois délirants, souvent décalés, dans la salle des profs. Bien que le sujet soit tragique, on rit beaucoup en le lisant. La langue est inventive, percutante, aux accents de slam. Les registres de l’humour, de l’autodérision, rendent la lecture jouissive. Pour l’auteure, ce sont des moyens d’exploration de soi pour saisir la vérité de soi dans un geste libérateur. Rire de son propre ridicule, c’est échapper au tragique. La prof se compare à Napoléon avec ou sans tricorne. La gifle est vue comme un gag du burlesque. « Le gag de la torgnole passe en boucle. Buster Keaton et Chaplin lui tiennent la main en regardant Footit qui donne une claque à Chocolat. » Laissons parler l’auteure : « La victoire de ce livre est de montrer qu’il y a la vie, et qu’elle est là tout le temps. Ce livre est dur mais il n’est pas triste. Il n’est pas désespéré parce que justement il n’est pas espérant. »


Le doigt de Dalie Farah édité chez Grasset



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