« La vigne écarlate » de Vincent Borel

Dernière mise à jour : 6 sept.


Après le portrait de Richard Wagner, Vincent Borel se penche sur celui d’Anton Bruckner, organiste et compositeur autrichien d’une grande œuvre de musique d’église et de neuf symphonies, précurseur de la modernité viennoise. Si la force du personnage et du mythe de Wagner est évidente, on ne peut pas en dire autant de Bruckner tel qu’il est mis en lumière dans ce roman intitulé La vigne écarlate. Un personnage aux traits de caractères surprenants : solitaire, peu sociable, bourré de complexes, d’obsessions et d’étranges manies. Les premières lignes du roman en témoignent : « Ses doigts s’accrochent au mur comme le sang se répand par les veines. Ils sont gonflés, variqueux, noueux ; ici maigres et là trop larges. Un rouge riche et dense progresse, menaçant, le long de la pierre blanche. Anton Bruckner compte les feuilles de la vigne vierge depuis le début septembre, lorsqu’il a dû restreindre ses activités sur ordre du bon docteur Richard Heller. La liane n’a cessé de changer de couleur, passant du vert tilleul au jaune safran puis au rouge écarlate tandis que les jours rapetissaient. Elle perd en moyenne vingt feuilles par jour. Compter et décompter, Anton est passé maître en l’art de la mathématique obsessionnelle. » Sept pages plus loin ce premier chapitre se referme sur la mort du musicien génial dans un moment d’extase divine. Une éducation catholique rigoureuse au monastère de Saint-Florian le culpabilise en lui inculquant l’idée castratrice du péché. En amour, il ira d’échecs en échecs, au point de mourir puceau. Mais c’est aussi dans ce monastère qu’il se passionne pour l’orgue, instrument qui le fascine. Grâce à un enseignement de grande qualité, le jeune Anton, déjà très musicien – il jouait du violon et de l’épinette dès l’âge de cinq ans – atteint une réelle virtuosité à l’orgue et des bases musicales solides. A force d’obstination et de travail, il deviendra l’organiste de la cathédrale de Linz. Il peut alors se jeter corps et âme dans la composition. Bruckner avait un physique lourd, disgracieux, et son habillement paysan était peu soigné. Toutes ses frustrations, tous ses désirs inassouvis, ses angoisses, son orgueil aussi, nourrissent sa musique qui, hélas, restera longtemps incomprise des critiques et des musiciens de l’époque, comme Brahms qui se moque ouvertement et vertement de lui. Seuls, ses élèves l’admirent et le soutiennent, comme Hugo Wolf et Gustav Mahler. Bruckner portait une grande dévotion à Wagner, admirait Liszt et Berlioz. Pour Vincent Borel, il est fascinant de découvrir dans quelle mesure Bruckner a réussi à transposer sa lutte contre la névrose et l’angoisse en actes de création artistique d'un lyrisme délirant. Comment cet esprit tourmenté confronté à l’échec persévère et parvient à créer une musique annonçant la modernité ? L’auteur fouille l’obsession d’un musicien qui réécrit en permanence ses symphonies, faisant preuve d’une frénésie répétitive qui rappelle certaines musiques de compositeurs de notre époque. En connaisseur solide de la musique, Vincent Borel, motivé dans ses recherches historiques, curieux de ses trouvailles, toujours à l’écoute de la musique, ouvre son imaginaire et le laisse vivre pour effectivement soulever le mystère et mettre en lumière la grandeur d’un Bruckner, anti-héros opaque qui finalement, ne voulait que servir Dieu par sa musique.

La vigne écarlate est le 12ème roman de Vincent Borel, publié en 2021 par les éditions Sabine Wespieser, comme tous ses romans depuis 2002, date de la création de la maison d'édition.




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