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La Littérature sans estomac, de Pierre Jourde.

Dernière mise à jour : 10 mars




On se met à rêver, en ressortant la Littérature sans estomac de la pile à (re)lire, d’une édition actualisée, comme on le dit maintenant. Où il s’avèrerait que des auteurs dont Jourde prédisait l’oubli, en 2002, comme Pascale Roze, Prix Goncourt en 1996 pour le Chasseur zéro, ont effectivement été engloutis par les livres qu’ils ont écrits et que d’autres ont continué dans un succès important en terme d’audience – Houellebecq, Angot, Beigbeder, Delerm – accentuant la dichotomie entre une littérature exigeante et une autre de grande consommation. L’énorme atout de Pierre Jourde, quand il sort cette étude - deux ans avant de sortir un brûlot avec son éditeur de l’Esprit des Péninsules (le Jourde & Naulleau, précis de Littérature du XXI°s., pastiche potache du Lagarde & Michard) – c’est d’abord qu’il sait ce qu’il dit quand il parle de littérature. Pas seulement parce qu’il est Professeur d’Université quand il reçoit pour ce livre le prix de l’Académie française ( !) – la réception en est faite dans le Voyage du Canapé-lit – mais parce qu’il les a (tous) lus, ces livres, sans se contenter de ce qu’on en dit dans des magazines complaisants, et même dans des revues dites pointues, dans le domaine. Il sait que la littérature est faite pour définir un horizon d’attente et que la manie littéraire de son époque, c’est de fournir une image de la littérature, voire de l’écrivain lui-même. Dans une activité littéraire atomisée, où les éditeurs n’ont plus de critères de jugement mais montent des coups, Jourde veut d’abord opposer le travail de la langue à la littérature de l’épate, démontre par l’exemple à quel point les problèmes de couple, de corps, le jardin secret est devenu sujet et, en cela, ne se distingue guère, si la langue ne suit pas, des éditoriaux de Marie-Claire ou du courrier du cœur de n’importe quelle revue féminine (on est en 2002, on ne lui tombera pas dessus à ce sujet). L’apparence de l’audace, la violence et le sexe – avec des exceptions, comme Catherine Millet et sa vie sexuelle, dont le sujet fait sens puisqu’il est sujet lui-même – crée un nouveau théâtre d’illusions dans la vie littéraire, et puisque les pamphlets – voire les duels – ont laissé place à des polémiques télévisées, puisqu’on part désormais du principe que la critique négative est du temps perdu, il ne reste plus rien, dit-il, de la responsabilité de l’écrivain, à qui l’on est en droit de demander des comptes puisqu’il atteint, dans la société, un degré – divers – de visibilité ou de démarque. Puisqu’on ne peut plus dire d’un livre qu’il est mauvais sans que tombe sur l’auteur de la remarque des accusations de rage envieuse ou d’aigreur, eh bien Jourde le fait, et nommément, prétextant qu’on peut critiquer une œuvre sans s’attaquer à la personne. Ainsi, pour lui, Camille Laurens se prostitue à sa notoriété, par exemple. Jourde va dissocier sa vision de la littérature en deux couleurs (la blanche - parataxe voyante, minimalisme syntaxique, lexical et rhétorique - et la rouge – syntaxe complexe, métaphores flamboyantes, énumérations) et une nuance (l’écrue, petits objets du quotidien, gens de peu, prose poétique, effets stylistiques discrets mais repérables). Les deux (et demi) n’étant pas toujours en opposition. Jourde, qui doit s’appuyer sur son passé de boxeur (le livre n’est-il pas dédié à son frère, qui connaît la bagarre ?)va d’abord s’attaquer au Monde des Livres, pourtant – toujours – sacralisé, au triumvirat, il y a 20 ans, Sollers-Savigneau-Forrester, ces grands intellectuels qui, respectivement, tiennent des formules parfois grotesques (retenez-moi ou je pense) jusqu’à confondre son Éloge de l’infini en Illustration du bredouillis (c’est drôle), voire Mickey contre les Rapetout ; ne parleront que des auteurs qui leur plaisent, pas leurs livres ; iront jusqu’à panthéoniser, pour la dernière, un auteur atrocement médiocre (après tout, étymologiquement, ça n’est pas insultant), Madeleine Chapsal, encore, dont Jourde dira avoir tout lu, quitte à cacher les ouvrages sous de fausses couvertures. Pierre Jourde est érudit, ça lui confère le coup d’avance sur ceux qui voudraient lui faire ravaler ses paroles, situe l’ambiguïté dans la vision qu’on a gardée du romantisme (le mouvement), par exemple, puis sort la sulfateuse, extraits à l’appui, en démonstration : la technique du collage, l’usage de la répétition chez Christine Angot, des trucs qu’on pourrait déballer à table mais qu’il est plus opportun de faire sur 200 pages chez Stock ; le langage parlé dans la prose écrite, les calembours – Toto qui écrit un roman – et le pipi caca prout zizi popo chez Beigbeder ; la colossale finesse de Marie Darrieusecq, ses métaphores éculées de parolière de Johnny ou de Bruel (on dirait un documentaire de Walt Disney) ; les jongleries syntaxiques d’Olivier Rollin, sa bonne vieille figure romantique de l’écrivain et, plus gênant, les efforts qu’on voit qu’il fait ; le nouveau roman rose de Darrieusecq, tour à tour cochonne - dans son Truismes – durassienne, freudolacanique. Des livres qui ne manquent pas toujours d’intérêt, tient-il à préciser – sauf ceux d’une étonnante stupidité – qu’il aligne, même si, souvent, c’est la jaquette – attention, talent ! – qui doit le rappeler, au cas où on ne l’aurait pas remarqué. On passera sur les Bovary modernes, nourries à Marie-Claire ou Biba, sur Christian Bobin, le ravi de la crèche, qui continue de s’émerveiller depuis qu’il a découvert le verbe. Jourde a beau solliciter Heidegger, Genette ou Deleuze pour expliquer certains travers de ses contemporains, la philosophie de comptoir de Pierre Autin-Grenier atteint à peine les brèves de Jean-Marie Gourio, et les petits riens de François de Cornière ou de Philippe Delerm ont beau se revendiquer de Perec, ils ne relèvent, souvent, que de la rhétorique agaçante du joli.

Pour qui s’est déjà offusqué des saillies drolatiques d’Éric Chevillard, il y a deux ans, aux Automn’Halles, contre ses cibles favorites (Alexandre Jardin, Éric-Emmanuel Schmidt, Yasmina Khadra), la lecture d’un livre déjà ancien pourra passer pour de la méchanceté gratuite. C’est là où Jourde contrecarre l’impression puisque, s’il a aligné les auteurs susdits, il prend le risque, dans la dernière partie de l’ouvrage, intitulée Écrivains, de défendre ceux dont il pense que leur travail vaut la peine de s’inscrire dans la lignée de ce qu’est la littérature, pour répondre à la question sartrienne : Gérard Guégan, dans le roman policier, Valère Novarina, qui se sauve par l’intermédiaire d’une œuvre où rien n’est sauvé, et… Éric Chevillard, pour son œuvre anthume, au risque qu’on lui renvoie les accusations de copinage qui ponctuent son argumentaire. Il lui consacre son texte le plus long, peut-être, démontre comment, dans l’acrobatie verbale de l’auteur, en s’appuyant sur l’ubiquité de la Girafe – on connaît le bestiaire du diariste – l’être, chez lui, n’est jamais qu’une position particulière, toujours instable et paradoxale.

Ce livre est une bénédiction pour celui qui voit de mauvais livres remporter du succès pour de mauvaises raisons, même si la morale a pris le dessus, en vingt ans. On est souvent obligé de se taire et de regarder des auteurs jouer aux écrivains sans, souvent, rien avoir à dire sur la littérature elle-même. On sait que Christine Angot lui en veut encore, comme Khadra cherchait partout Chevillard, lors d’un salon du livre. On pourra toujours, d’ailleurs, attaquer le Jourde romancier, il y a de la matière. Mais il va falloir s’y coller, en terme d’analyse littéraire : en face, il y a du client.

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