« La dernière nuit du Raïs » de Yasmina Khadra

Mis à jour : avr. 20


Nous sommes à Syrte, dans le dernier misérable refuge du dictateur, traqué par les rebelles appuyés par la coalition internationale. Il n'y a plus que le Guide pour croire encore à la victoire, au point de se faire clown pour amuser la galerie, avant de soliloquer pour se justifier et nous amener de son côté.


Yasmina KHADRA excelle dans cet exercice , se glisser dans le cerveau gangrené par la folie du pouvoir....comme il avait exploré le désarroi des jeunes Afghans traqués jusque dans leur intimité par les taliban, il s'introduit dans la tête tourmentée du Raïs.

Dans ce récit à la première personne, aux portes du désert où Sa lune illuminait son enfance, nous vivons les derniers moments du dictateur qui sombre dans sa folie. "Le visionnaire infaillible debout comme un phare au milieu d'une mer démontée balayant les ténèbres traitresses et l'écume des vagues en furie...je suis Mouammar Kadhafi, la seule constellation qui compte ". Le frère Guide est la mythologie faite homme. Le style c'est l'homme avec son lyrisme démoniaque, sa mégalomanie sans limite, son ultime fureur.


Le personnage est tellement extravagant, et quiconque l'a rencontré peut en témoigner,que Yasmina Khadra n'a qu'à le raconter ! Sauf que l'entreprise est aussi périlleuse, et c'est en mettant en scène les contradictions de son héros que le narrateur le rend monstrueusement humain. Avec quel cynisme frère Guide répudie un homme pour qui il semblait , la seconde d'avant, avoir de la compassion.....Il faiut voir comment il pousse à bout l'officier qui le vénére trop pour oser dire le moindre mot qui pourrait vexer son maître. La critique n'est pas concevable pour un dictateur alors il force son interlocuteur à imaginer pourquoi des gens peuvent se rebeller contre lui, et le pauvre tombe dans le piège. "Pour grandir ils pensent qu il faut tuer le père !"Son visage passe du masque de guerrier au masque mortuaire. Cet homme est fini.


Dans la tête de Kadhafi c'est d'abord la colère qui s'exprime, en crachant sur les "émirs pétrodollars et leur instinct de bouseux"puis sur ce printemps qui l'avait pris de court. Il ne cache pas qu'il se méfiait des "révoltes arabes qui m'ont toujours barbé, un peu comme les montagnes qui accouchent d'une souris "avec une détestation particulière pour ce misérable Ben Ali "fier de son embonpoint de maquereau endimanché, boursouflure maniérée".

Mais pourquoi cette colère ? Dans les décombres le dictateur remonte au plus loin dans son enfance de petit bédouin deguenillé, pour d'abord justifier sa sainte colère "Le Seigneur m'a élevé par dessus les étendards et les hymnes pour que le monde entier me voie et m'entende". Mais surtout un mot surgit "Bâtard...bâtard bâtard..Il a toujours été là ce vocable abject, ce mot à une histoire qui a gangrené la mienne ". A peine nommé capitaine il est humilié et révoqué par sa hiérarchie sous le prétexte d'être né d'un père inconnu ! Voilà comment le bédouin qui avait gravi tous les échelons serait devenu un révolutionnaire. "Après avoir renversé le roi, j'étais ma propre progéniture. Mon propre géniteur..Issa le christ était-il le fils de Dieu ? Ma mission était de rétablir la justice, j'étais Moïse descendant de la montagne, un livre vert en guise de tablette "

Yasmina Khadra n'a pas de mal à mettre en scène l'ironie de l'Histoire. Le Guide ne ment pas en s'offusquant qu'"il y a quelques mois, toute honte bue l'occident tapissait mon chemin de velours, m'autorisant à dresser ma tente sur la pelouse de Paris en pardonnant ma muflerie fermant les yeux sur ma monstruosité,..aujourd'hui On me traque sur mon propre fief.....étranges volte-face du temps.!

Alors que la fin semble proche et que son État major compte ses morts, Mouammar, dans un éclair de lucidité, se demande si son peuple l'a vraiment aimé ou s'il n'a été qu'un miroir qui lui renvoyait son narcissisme démesuré. Et dans une ultime colère il jure qu'on ne le prendra pas vivant, qu'il ne finira pas pendu comme une gousse d'ail au bout d'une corde et que Sarkozy n'aura pas son scalp.

Vous connaissez la fin.


« La dernière nuit du Raïs » de Yasmina Khadra aux éditions JULLIARD


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