L'art de la vacherie


Un temps retrouvé, alors, hier, à la Médiathèque François Mitterrand de Sète, quand Chantal Bischoff-Moriousef a ravivé, en une heure et demie de temps, le souvenir de Proust et la femme à qui elle a consacré une biographie foisonnante il y a… trente ans. « Geneviève & Marcel », titre de la conférence, c’était une gageure parce qu’il fallait présenter une femme que peu de personnes connaissent et l’ancrer, à la fois, comme une figure essentielle de la Recherche du Temps perdu, puisqu’elle inspira – pour l’essentiel – le personnage de la Duchesse de Guermantes. Geneviève, pour CBM, c’est avant tout « trois vies » : la première comme fille de personnalités aussi fantasques et impressionnantes que Jacques Fromental Halévy, compositeur d’un opéra renommé ( « la Juive », et son « Rachel, quand du Seigneur ») et Léonie Rodrigues-Henriques, mère bohème, fragile, qui tient, dit-on, « une véritable maison de Socrate », chez elle. On y croise des personnalités importantes, dont un Delacroix vachard qui se demande comment son ami Fromental peut travailler dans un tel fourbi. Sans doute est-ce cet embryon d’existence qui a déterminé la future Salonnière dont tout Paris s’est ému, mais l’enfance de Geneviève ne sera, avant cela, qu’une succession de malheurs, la perte du père quand elle a 13 ans, de sa sœur Rachel quand elle en a 15, de l’internement de la mère qui semble lui reprocher le malheur. Contre lequel elle lutte en épousant, par surprise, Georges Bizet à 18 ans. Le compositeur de Carmen n’a pas encore le succès qu’il connaîtra, mais Geneviève est partie pour une vie « fantaisiste », vite rattrapée, pourtant, par la guerre de 1870 et par la mort, plus tard, de son mari. Elle tiendra le deuil une décennie, avant d’épouser, en mode plus calme – elle approche de la quarantaine – l’avocat des Rotschild, Émile Straus, lequel prend Jacques, le fils qu’elle a eu de Bizet, en affection et, de fait, voit son appartement du Boulevard Haussmann se transformer, sous l’égide de sa femme (qui n’invite que les hommes, leur préférant leur compagnie à celle de leurs épouses), en Salon où l’on cause, « de politique, d’art, de potins », précise CBM, l’œil pétillant au souvenir de cette époque où les discussions de salon étaient reprises, dans la presse, dans les billets que les uns et les autres s’échangeaient. Ainsi les mots d’esprit de Geneviève Strausmarquèrent-ils leur époque et n’échappèrent-ils pas au discret et jeune ami de son fils qui fréquenta un jour l’endroit et en fut fasciné : son « petit cher Marcel », dont CBM dit, dans son ouvrage, qu’il est « une espèce d’alchimiste qui transforme la matière ». Ainsi retrouva-t-on, dans la Recherche, les saillies in extenso de Geneviève, laquelle, prise d’amitié, s’occupa de sa recherche d’un logement à Trouville comme de ses démarches d’édition à Paris, puis vit le sentiment évoluer en amitié amoureuse, ponctuée de centaines de lettres – dont la plupart, les siennes notamment, ont disparu – de papillons transmis, de marques d’attention, de part et d’autre. « Tout ce qui dedans (la Recherche) est spirituel est de vous », lui écrit-il, la comparant, dans la qualité de sa correspondance, à Voltaire et à la Mme de Sévigné, rien que ça ! « Ah, si je pouvais écrire comme Mme Straus ! », soupire-t-il partout où il passe, comparant la fluidité de son style à sa façon de « proustifier » (le mot est d’elle). On dit qu’il a « brûlé sa vie pour elle », ils ont pourtant fait, écrit joliment CBM, « sommeil à part, à des heures différentes ». Chantal Bischoff-Moriousef est née à Sète, au mitan du siècle d’après Geneviève, elle a mené de brillantes études classiques et se nourrit, comme la Duchesse, des mystères du passé. On jurerait, quand elle parle, s’agite, se perd, retombe sur ses pattes, qu’elle ne fait pas qu’évoquerGeneviève, mais qu’elle l’incarne, quand elle aborde l’Affaire Dreyfus, dont le Salon de Mme Strausdevint l’antichambre de sa défense, passant soudainement aux choses plus graves. Elle tient sa thèse, Chantal Bischoff-Moriousef - contestée et minoritaire il y a trente ans, reprise étonnamment depuis, et récemment – d’un Proust reraciné dans sa culture initiale. Après tout, Swann n’est-il pas juif, comme lui, comme Geneviève ? Elle regimbe, CBM, contre ce passé commun, « gommé de l’histoire de Proust » par ses thuriféraires, reproche à ses collègues de l’époque le nombre de « sornettes » qui ont été écrites sur ce sujet. Termine par la dernière lettre de Straus à Proust, lequel mourra avant qu’elle ne s’efface, en même temps qu’un monde révolu, « désuet et démodé ». Dont elle aura ramené le raffinement à la surface, hier. Ça n’est pas rien. LC

Je reconnais qu’elle [Mme de Cambremer] n’a pas l’air d’une vache, car elle a l’air de plusieurs, s’écria Mme de Guermantes. Je vous jure que j’étais bien embarrassée voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon salon et qui me demandait comment j’allais. D’un côté j’avais envie de lui répondre : « Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas être en relations avec moi puisque tu es un troupeau de vaches » (…) - (Guer 232/223)

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