« L'amour la mer » de Pascal Quignard

Dernière mise à jour : 12 juil.


Le titre du dernier roman de Pascal Quignard – L’amour la mer – rappelle celui du sonnet baroque de Pierre de Marboeuf (1628) : Et la mer et l’amour ont l’amer en partage. Là n’est pas la seule invitation à plonger dans l’époque baroque dont les thèmes chers à l’auteur sont la trame : l’Histoire de l’Europe, des hommes, des idées, des arts. On retrouve dans ce nouveau roman la présence de certains personnages connus comme, trente ans après Tous les matins du monde, celle du maître violiste Monsieur de Sainte-Colombe, ou encore celle de Meaume le graveur. Ce que l’on retrouve surtout, c’est la musique baroque. Pascal Quignard souligne la disparition des instruments comme le luth, la viole, le clavecin. Gravité de cette constatation, d’autant plus que nous sommes en 1952, année terrible de guerres, de famines et d’épidémies. C’est dans ce monde violent de la Fronde que l’auteur ressuscite des musiciens virtuoses ayant existé : le luthiste Blancheroche qui se tue en chutant dans un escalier en présence de ses amis ; l’organiste claveciniste allemand Johann Jakob Froberger, inventeur de la Suite française, il en composa une en hommage à son ami Blancheroche ; Froberger meurt dans la cuisine du château de Héricourt où il avait trouvé refuge chez son amie d’enfance et mécène, la princesse Sibylle de Württemberg. Au destin de ces musiciens s’entremêle celui d’un couple de musiciens sortis de l’imagination de l’auteur : elle, la violiste Thullyn, fille d’un capitaine de navire disparu en mer, élève de Monsieur de Sainte-Colombe, amoureuse de la mer glaciale de la Baltique ; lui, le compositeur et organiste Lambert Hatten de Mulhouse, qui a quitté Dieu pour se consacrer corps et âme à la musique. Elle, femme sensuelle et mystérieuse au corps magnifique, qui finit par l’abandonner pour replonger dans la mer de son enfance. Lui, homme sensible et silencieux, qui refuse d’être édité. Ces deux-là s’aiment follement, passionnément, et même s’ils se séparent, ils continuent à s’aimer et cet amour est éternel comme la mer toujours recommencée. La mer, avec ses vagues et ses marées qui laissent apparaître les estrans, où on pourrait voir l’expression de l’amère finitude des choses de la vie, de l’amour, de la mort. « Un jour, la vie se dévêt. Aux derniers jours, aux derniers âges, la vie qui a été vécue se découvre à la façon des détritus sur une plage quand l’océan s’en va. On marche dans des trésors dépareillés mais où tout étincelle. Plus la marée est grande, plus la mort est proche, plus l’estran est sublime. Plus la merveille est discontinue et vaste. Plus le monde est profond, la nuit immense. Le ciel infini. » L’estran, motif cher à Pascal Quignard, qui le célèbre aussi dans la musique : « C’est un silence si particulier que celui du grand mouvement de la marée de la musique qui s’en va. Tout à coup elle s’arrête. Le musicien a ôté les mains du clavier. On regarde le clavier de noyer, les touches de buis, celles d’ébène. Cet état nu qui luit en silence, c’est un estran. Les mains du musicien restent levées tandis que la marée se retire. Et le silence que l’on voit dans ces mains suspendues au-dessus du clavier entre peu à peu dans l’âme. » Splendeurs et misères de la vie, que l’auteur dévoile dans cette « seule et unique partie perdue, perdue, toujours perdue. Toujours tellement perdue puisqu’elle n’a qu’une porte qui s’ouvre sur la mort. Il est question du mystère de l’amour fou qui engendre bonheur – Thullyn et Hatten sont heureux – mais aussi incompréhension devant la séparation, la solitude, la souffrance. « Que reste-t-il de l’amour quand l’amour, à l’évidence, n’est plus ? Tellement de choses qu’il est impossible de les énumérer. Tout un monde. Continue le mouvement qui l’initia. N’a pas de fin l’essentiel. » Celui qui a aimé aimera toujours. Inoubliable le passage du suicide de la jument de la princesse Sibylle qui, sous le regard de sa maîtresse, se jette par désespoir dans un ravin :

« Elle regardait au loin, si loin, dans le vague, la jument s’approcher du ravin, tourner vers elle son beau regard lentement, réfléchir, lui jeter un long regard, se jeter dans l’abîme. » Pour Pascal Quignard, la passion ne passe pas par le langage mais par le sentiment. On peut ressentir une passion pour une époque (le XVIIème), un lieu (la mer Baltique), un animal (une jument). Ce roman polyphonique donne vie à plusieurs tableaux, fait chanter plusieurs voix qui s’entremêlent; il nous entraine dans des allers-retours entre le passé et le présent dans le même mouvement lent de la marée comme une basse continue. Roman très documenté, éclatant d’érudition riche en références, non seulement musicales mais également picturales (magnifiques descriptions de tableaux de Poussin ainsi qu’une très belle Vue d’Anvers par Jan Baptist Bonnecroy), historiques (en cette année 1652, le peintre Georges de La Tour meurt de la peste, La Rochefoucauld est blessé sur une barricade). Dans cette période de violence extrême, c’est le moment où l’art est le plus beau. C’est le moment aussi de l’éclosion d’un nouveau monde dans le domaine musical : disparition du luth, de la viole, naissance d’une nouvelle forme musicale et apparition du piano. Roman bouleversant où la poésie nourrit le flux des mots, leur sensualité, leur inventivité, leur musicalité, leur sonorité, leur résonance, leur rythme. Roman que l’on lit lentement en savourant l’art de l’érudition au service de la poésie, de l’invention, de la réflexion méditative, de la beauté.


L'amour la mer, dernier roman de Pascal Quignard paru en janvier 2022 dans la Collection Blanche, Gallimard.


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