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Irène de Manuel Vilas

Irène, c’est le prénom d’une femme qui refuse obstinément et à tout prix la mort de son époux bien-aimé Marcelo. Le roman tente et réussit magistralement à grands coups de magie noire à magnifier la possibilité de l’amour total. Et le lecteur ne résiste pas à se laisser ensorceler par la quête de cette femme pour qui le souvenir de la passion qu’elle a vécue avec son « Marce » 20 ans durant ne doit pas s’éteindre. Pour atteindre son but, elle se sert d’un cocktail de sa fabrication en faisant intervenir un amant ou une amante d’une nuit, les vers d’un poème baroque de Francisco de Quevedo qu’elle invoque à tout moment, et la présence sensuelle de la Méditerranée, représentation de leur amour passion. L’Amour, la Mort, la Mer, triptyque magique qui sert de cadre à la fuite de cette femme devant l’impossibilité d’un deuil et l’impérieuse nécessité d’une résurrection. Pour combler l’absence et le vide causé par la perte de son mari, Irène vend le magasin de meubles florissant qu’ils géraient ainsi que leur grand appartement de Madrid et prend la route en voiture de luxe, arpentant les palaces en bord de mer de l’Espagne en Italie et le long des côtes françaises (elle s’arrête même à Sète). Son plan diabolique est d’attirer une proie qu’elle repère dans les hôtels où elle fait halte. Irène est d’une beauté fascinante, elle sait se rendre attirante, et elle est richissime, ce qui facilite beaucoup les choses. Commence alors une cérémonie quasi mystique suivant les règles d’un jeu pour elle existentiel.  Elle convoque les inconnus dans sa chambre d’hôtel d’un énigmatique SMS n’indiquant que son numéro de chambre. Puis elle se donne corps et âme dans l’espoir fou de voir Marcelo apparaître pendant son orgasme. Pour elle, ses amants qui succombent tous à ses charmes et tombent comme des mouches aveuglées par une lumière ardente, ne sont que des moyens d’accéder à l’apparition de Marcelo en haut d’un escalier, lequel disparaît ensuite dans les flammes. Tous ses amants lui parlent d’amour mais elle ne voit en eux que des intermédiaires qui lui permettent de renouer avec son défunt mari. C’est un étrange dialogue qui s’instaure ; en lui offrant les étreintes auxquelles elle se livre avec eux, tandis que lui prend possession de ces corps étrangers, c’est ainsi qu’ils revivent tous les deux leur passion éternelle. Ce qu’elle veut, c’est changer le passé en désir, et cela en pleine liberté.

 

Car l’auteur voit Irène en femme libre qui « gouvernait le monde, les vents, les océans, les astres, le bien, le mal, l’obscurité, la vie et la mort. »

 

Il y aurait encore tant à souligner dans ce roman. Par exemple l’invocation de la poésie qui accompagne le voyage d’Irène : « Vous laisserez le corps, non le souci ; Vous serez cendre, mais sensible encore ; Poussière aussi, mais poussière amoureuse. »

Le rôle de la mer qui « immunise contre la douleur. »  « La Méditerranée est un lieu miraculeux. »

Irène contemplant la tombe de Paul Valéry à Sète :« Elle trouva la tombe de Valéry très jolie. Elle occupait un espace privilégié et n'avait rien de lugubre, au contraire : elle était solaire et le bleu se mêlait au blanc de la dalle dans une harmonie qui sonnait à penser que l'harmonie peut prendre l'apparence d'une sorte de Nautilus. Elle ne renvoyait aucune idée de mort, Irène la considérait davantage comme une célébration de l'eau marine et de la lumière du soleil. Alors elle comprit le mystère de la Méditerranée, qui est avant tout l'égalisation de la mort et de la vie dans une suspension liquide dorée. La suspension de l'énigme entre la vie et la mort. On ignore si la Méditerranée appartient aux hommes ou à la nature ou, plus inquiétant encore, si elle n'est que suspension, doute, humidité, répétition éternelle des vagues. Marce revint la hanter et elle se dit qu'elle vivait le présent comme l'absence de son mari, et s'aperçut que l'absence est aussi une présence, similaire à celle de l'antimatière dans l'univers. »

 La question du temps, quand elle « imagine un humain amoureux qui a perdu la personne qu’il aimait, imagine que le temps ne passe pas pour lui, qu’il n’a aucun effet. Quelqu’un imperméable au temps serait un miracle. »

 

 Le rôle de la transmission de la mémoire avec l’évocation du père de Marcelo, Tori, émigré espagnol, grand ami de Fellini. En côtoyant Irène, on ne peut s’empêcher de penser à certaines scènes du cinéma fellinien. La liberté et l’amour comme seules vérités.

 

Comment se fait-il et par quelle magie, malgré les façons qu’on peut qualifier d’odieuses qu’a Irène de se comporter avec ses amants, « Humilier est une façon de rester en vie, de savoir que je ne suis pas morte », de mesurer leur qualité à la valeur de leurs montres, de détruire des objets leur appartenant à leur insu, de profiter d’eux sans vergogne et même avec une jouissance extrême, comment se fait-il et par quelle magie sa détresse nous touche-t-elle ?

Lecteur, attendez la fin du roman qui apportera la lumière et dévoilera la véritable nature d’Irène.

 

Un mot sur l’écriture dont la simplicité tranchante et un art consommé de la répétition de ses motifs parviennent à hypnotiser le lecteur jusqu’à lui donner l’impression de traverser sans peine, au gré de ce songe quelque peu morbide, les frontières de la vie et de la mort.

 

L’incipit du roman nous met l’eau à la bouche : « Nous ne savions pas grand-chose sur la vie des anges. Nous pensions qu’il s’agissait de créatures inventées, mais ce n’est pas le cas. Les anges existent, peut-être discrètement. Ce sont des hommes et des femmes qui

traversent notre monde sans d’autres objectifs que l’amour. »



Irène de Manuel Vilas, roman publié aux éditions du sous-sol en 2024 traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon. L'auteur, invité au festival cette année, ne peut hélas pas être présent.

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