top of page

« Il y a une jolie fleur non loin de Tirana » de Philippe Cuisset

Dernière mise à jour : 27 juin 2023


Le contraste est saisissant entre la poésie du texte et le sujet morbide évoqué.


Nous sommes en Albanie, de nos jours. Zilia est une jeune femme harcelée par un mari violent qu’elle va tuer un soir plus terrifiant qu’un autre.


Et l’auteur de nous embarquer dans un récit vif, cinglant, haletant, où le vrai visage de ce pays proche de l’Italie se révèle avec ses traditions d’un autre âge toujours en vigueur et la corruption, le pouvoir de la mafia, la cécité du gouvernement qui le gangrènent.


Deux thèmes sont abordés. La tradition du Kanun, une loi du Talion implacable : « Lorsqu’un individu se trouve profondément offensé, sa lignée détient le droit d’ôter la vie à l’insulteur. Le parent mâle le plus proche de la victime se voit contraint de mettre à mort celui qui a perpétré le meurtre initial. » L’autre thème aborde la gestion des déchets toxiques dans ce pays des Balkans devenu « la poubelle de l’Europe ».


Condamnée à disparaître, Zilia retrouve Hamza, son jeune frère, dans le nord du pays non loin de Tirana. Hamza est la victime collatérale de ce drame. Il devra fuir, s’exiler, s’il ne veut pas subir la loi du Talion. Mais il va faire preuve d’humanité, aider sa sœur, lui trouver un travail dans le port de Durrës, grâce à Artan, un transporteur peu regardant sur la marchandise transportée. En l’occurrence, collecteur de déchets. « Depuis des années, la communauté des recycleurs s’est organisée elle-même. Dans l’univers des économies parallèles, elle tourne avec la régularité d’une horloge, édicte ses lois, prononce ses peines et bourdonne jour et nuit comme une ruche infatigable ».

Sous un faux nom, Lulje (jolie fleur), Zilia commence sa nouvelle vie. Et avec elle, gravitent tout un tas de personnages attachants, la vieille Sonila, son amie disparue mère d’Ali, Ilir et Mario, des gamins dégourdis au sourire triste. Et puis Xhan qui rafistole les motos, et puis ce journaliste Rasim Istrefi, à l’aube d’une enquête risquée … et puis les animaux chétifs qui font partie du paysage. Des cochons, des mouches bien sûr, et des vaches, dont certaines, cous tendus, sifflement haletant, attirent l’attention. « - Elle est en train de crever, déclare Sonila. Encore une qui a avalé un sac plastique ».

Composé de Roms, d’agriculteurs sans terre, le cercle des recycleurs, « coupé du monde par la morale, l’histoire et la géographie » s’est refermé sur lui-même. « Ce territoire d’une quinzaine d’hectares reste une zone franche contrôlée par la police municipale, elle-même supervisée par des politiciens locaux. La camora italienne orchestre le trafic avec une redoutable efficacité, multipliant les généreux dessous-de-table ».


Dans ce cloaque, Zilia tente de survivre. « Prisonnière de sa seule peau, elle cherche, à défaut d’une fuite convenable, l’enfouissement de son être ». Cette vie-là lui donne lillusion d’exister.

Belle métaphore avec l’enfouissement des déchets.


De l’humour noir distillé à bon escient jaillit comme un couperet. « A moins que ce grand illusionniste de Premier ministre ait programmée en vue des prochaines élections une vaste séance de maquillage à l’échelle du pays tout entier. L’homme fort du gouvernement est un artiste reconnu, il aime jouer du pinceau et a étudié à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts, à Paris. On ne se refait pas. » Tous nos sens sont en éveil pour le pire dans ce roman. Comme les sensations olfactives que Philippe Cuisset sait faire naître chez son lecteur.


C’est une peinture au vitriol d’un pays si proche de la France et qui permet de mieux comprendre celles et ceux qui le fuient.


Philippe Cuisset est professeur de lettres, auteur de trois romans et d’un texte poétique. Il est bénévole dans des collectifs d’aide aux réfugiés.


81 vues

Posts récents

Voir tout
bottom of page