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« Il y a une jolie fleur non loin de Tirana » de Philippe Cuisset

Dernière mise à jour : 8 juin 2023


Le titre de ce roman est joli mais ce qui est attend le lecteur dès les premiers mots ne l’est pas du tout :

« Recroquevillée sur elle-même, Zilia a repris connaissance. De son œil gauche aveuglé par le sang poisseux, elle ne distingue qu’un brouillard épais, des lignes incertaines de mobilier et des zones mouvantes de couleurs brunes et grises. Toujours valide, l’œil droit fixe le poing fermé dans lequel elle emprisonne deux molaires brisées sous les coups répétés de son mari. »

Zilia, jeune femme albanaise poussée à bout par les coups que lui assène régulièrement son mari, finit par le tuer brutalement dans un état de légitime défense.

« Je l’ai tué. J’ai tiré à travers la porte et ensuite j’ai tiré encore et encore. Cette nuit, j’ai tué Dardan. »

Hélas, cet acte ne marquera pas la délivrance d’un enfer. En effet, dans le secret des familles subsiste encore de nos jours la loi du Talion – le Kanun – code ancestral qui régit la société dans tous les domaines : la famille du mari assassiné réclame par vengeance le tribut sanguin. Une seule solution pour Zilia : la fuite ! Elle demande l’aide de son frère. Pour les deux commence alors une fuite éperdue sous l’angoisse de la menace d’assassinat commanditée par la famille du mari défunt. Il faut disparaître. Tandis que Zilia trouve refuge dans une gigantesque décharge grâce à son frère, celui-ci s’enfuit, promettant à sa sœur de trouver un moyen de quitter le pays. En effet, l’exil est la seule option pour sauver leur peau. Avec force et une extrême bienveillance, l’auteur réussit à nous entraîner dans le combat de cette jeune victime qui se confronte à toute la violence de ce monde qui lui est étranger où travaillent des roms et des paysans pauvres dans des conditions insoutenables et dans une misère absolue. Zilia partage leur sort de survie sous une fausse identité, ramasse les déchets pour le recyclage, non sans danger. Elle découvre vite que des trafics illégaux régis par la mafia italienne prolifèrent dans cette décharge. Ces actes criminels n’échappent pas à un journaliste, personnage intègre et sympathique. Avec un grand talent, l’auteur réussit à imbriquer ces thématiques aussi importantes que révoltantes : comment la jeune femme peut-elle s’échapper des réalités de ce monde infernal où règnent violence, corruption et misère ? Comment est-il possible qu’à notre époque, la tradition de vengeance rituelle et sanguinaire perdure en Europe ? Comment en sommes-nous arriver à tolérer et même soutenir que l’Albanie devienne le dépotoir de l’Europe, donnant des blancs-seings aux criminels mafieux ?

L'auteur soigne tout particulièrement ses portraits de femmes. Elles sont incontestablement touchantes. Elles ont une force de combattantes qui ne renoncent pas à lutter pour leur survie et leur dignité. Zilia essaie de trouver une humanité dans cet enfer. L’écriture remarquablement précise, puissante et authentique du récit, des descriptions des lieux, des évocations des odeurs, provoque l’immersion aspirante du lecteur dans le monde angoissant révélé.

Voilà une bien belle expérience de lecture, malgré la répulsion que cette fange immonde peut inspirer !

Pour terminer, je reviens sur le titre du roman Il y a une jolie fleur non loin de Tirana. Le nom d’emprunt de fausse identité qu’a choisi Zilia – Lulje – signifie « fleur » en albanais. Zilia est comme une fleur à la fois fragile et forte qu’on voudrait sauver et chérir.



Philippe Cuisset est né en 1961 et vit à Reims. Professeur de lettres, il est l’auteur de trois romans et d’un texte poétique. Il est également bénévole dans des collectifs d’aide aux réfugiés. Également musicien, il participe en 2017 à la création d’un orchestre amateur réunissant musiciens albanais et français autour de rythmes des Balkans.

Un grand Merci aux éditions Elyzad, que nous connaissons bien maintenant, pour leur travail et leurs choix de publication. Ce roman est sorti en mars 2023.




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