« Et nous aurons l'éternité » de Catherine Fradier


Le monde où nous plonge ce roman est abominable. L’action a lieu en 2051 de notre ère, et c’est un cauchemar. Et le livre se bornerait à nous faire froid dans le dos si son auteur n’avait eu le talent de parfumer le récit d’un irrésistible humour. Une ironie aux accents proustiens qui sied à merveille au personnage central, Norma, une très vieille femme autrefois autrice de romans (célèbre à l’époque de la Grande Insouciance), menacée de terminer ses jours aux Tilleuls, établissement de stockage des vieux cérébralement débranchés. Norma refuse catégoriquement cette perspective. Jamais ! Les Tilleuls, c’est à la fois la Corée du Nord, le goulag, la guimauve, Orwell, la culture d’endives, le Club de Dorothée… Elle est pourtant impatiente de rejoindre son défunt mari, Charly, mais pas de cette façon. Non, de manière plus noble, plus théâtrale. Et elle a son plan. Y parviendra-t-elle ?

De cette intrigue jaillit une ode magistrale à la littérature. En 2051, suite à l’emballement des crises climatiques, sanitaires et politiques, les livres ont disparu, ou presque. La priorité était de surseoir à l’extinction de l’humanité, corrélée à une prise en main par des régimes autoritaires, une priorité devenue incompatible avec l’idéal démocratique. De fait, plus que jamais, lire et écrire sont des actes de résistances. On vit une époque à l’apogée de sa production active d’ignorance, un bien précieux dont se repaissent les publicitaires, et qui satisfait au-delà de leurs espérances ceux qui nous dirigent. C’est le signe le plus manifeste de l’effondrement de notre civilisation. Norma, elle, est résistante par essence. Les livres m’ont aidée à ne pas me perdre, à rester en vie. Si je lis, c’est avant tout pour rester humaine. Avec tranquillité, elle lit à haute-voix, passage après passage, ce qui sera son dernier roman qu’elle ne publiera pas, forcément. Mais les cendres muettes de son mari sont là, dans l’urne posée face à elle, sur l’étagère, pour l’écouter. On est attendri par ce couple, par la pudique intimité d’un amour qui s’affranchit de la disparition.

Afin de reculer la date de son placement aux Tilleuls, Norma se plie à une interview très spéciale où elle doit raconter sa vie, en dévoilant les épisodes les plus « sensationnels » afin de faire monter l’audimètre. Et elle obéit volontiers à la demande. Elle s’en amuse follement, même. Quoi de plus facile pour une spécialiste de la fiction ? Norma se moque gentiment, oui. Et nous sommes complices. Nous, lecteurs qui avons la chance d’avoir encore accès à la littérature.

Comme son héroïne, Catherine Fradier s’amuse bien, elle aussi. Dans le choix du prénom, déjà. Norma, qui est l’anagramme de Roman. Elle s’amuse et nous amuse en jetant sur le chemin de la narration bon nombre de petit cailloux allusifs, ré-évoquant de manière subtile la trame et les personnages des grandes œuvres littéraires qui sommeillent dans nos mémoires de petits poucets lecteurs. Certains nous échappent sans doute et cela fait partie du jeu. Un jeu bien divertissant, en tout cas.

C’est aussi avec humour que l’autrice nous alerte des dérives possible (probables ?) de nos sociétés. Comme dans le dialogue suivant :- Au fait, Norma, vous vous souvenez de l’année de la publication de votre dernier livre ?- Tout à fait ! C’est l’année où la pub sur France Culture a dépassé les quinze minutes par heure.

Dans les dernières pages, plus sérieusement, Fradier fait dire à Norma ...l’homme est une espèce fabulatrice et (qu’)il ne peut vivre sans qu’on lui raconte des histoires. Tant de mondes ont déserté vos imaginaires. Vous ne pouvez même pas vous mobiliser contre cette perte puisque vous ignorez tout de leur existence. La littérature en fait partie et quelque chose de l’homme est mort avec sa disparition… Sans la fiction et ce qu’elle donne à voir du réel, l’homme n’est plus en mesure de faire la pleine expérience de la vie, ni d’y trouver un sens, aussi terrible soit-elle.


Ce roman très réussi nous amuse, nous émeut et nous donne à penser. Il peut aussi nous effrayer car, 2051, c’est dans trente ans. Et si… Serons-nous encore à même de faire catleya ?


« Et nous aurons l'éternité » de Catherine Fradier - éditions Au diable Vauvert

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