« Brûlant était le regard de Picasso »d'Eugène Ebodé


Roman caléidoscope qui nous promène dans le temps et dans l'espace ; de 1929 à nos jours, du Cameroun à la Norvège en s'arrêtant à Perpignan et Céret. Abordant les grands thèmes sociétaux du XXe siècle : le métissage, le déracinement, l'exil, la colonisation, la deuxième guerre mondiale, la décolonisation, la filiation, l'expatriation et l'art, point d'orgue du récit biographique qu'Eugène Ebodé dessine de Mado Hammar (Madeleine Petrasch), créatrice de l'association des amis du musée de Céret, qui a côtoyé les plus grands artistes du XXe siècle de Dali à Chagall, en passant par Miro et Picasso.

Il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce foisonnant roman. L'histoire de Mado de père Suédois et de mère Camerounaise : son départ pour la France adoptée par une famille française expatriée à Edéa ; l'abandon (passager) du père rentré précipitamment en Suède ; son adolescence à Perpignan ; sa difficile intégration dans une société corsetée que sa couleur de peau dérangeait ; son mariage d'amour avec Marcel ; sa désolation de ne pas connaître sa mère biologique ; sa joie de rencontrer des artistes extra-ordinaires.

Et puis il y a la toile de fonds sur laquelle palpitent tous les personnages du roman. Depuis l'arrivée à Douala du jeune Gösta Hammar en 1929 à l'âge de dix-huit ans jusqu'au quatre-vingt quatre ans de Mado qu'elle ne pourra pas fêter en famille à cause du confinement, c'est près d'un siècle d'Histoire qu'Eugène Ebodé nous raconte, avec un focus sur l'Afrique, pays d'origine de l'auteur oblige. Avec aussi un clin d'oeil sur les croyances ancestrales, les cérémonies qui jettent la malédiction ; est-ce vraiment un hasard si tant d'obstacles se sont dressés sur la route de Mado retardant son retour au pays natal ?

La construction du roman est audacieuse. Par d'incessants retour en arrière, par des sauts de puce d'un pays à l'autre, d'un parent de Mado à un autre membre de la famille, j'ai été embarquée dans un tourbillon narratif qui, parfois, m'a embrouillée. Mais jamais je me suis perdue. Je retiens l'essentiel je crois : La force et la ténacité de cette grande dame de Céret que je ne connaissais pas. Qui s'est imposée dans un pays étranger, en tant que femme, grâce à son intelligence, son ouverture d'esprit, son amour des arts et des artistes. Un petit bémol quand même ; que vient faire cette longue digression sur la gestion du Covid 19 ?

Eugène Ebodé compose un succulent cocktail au goût parfois amer "La nuit, le ciel équatorial était étoilé. En circulant autour des tables des expatriés qui festoyaient, le serviteur était considéré comme un morceau de ce ciel noir que les dents blanches constellaient d'obéissance et de servilité." Ou encore "Elle (Mado) n'avait en effet vu qu'un seul Noir dans les rangs d'une armée qui venait d'être rééquipée, blanchie puis reversée dans le commandement américain".

Son style est souvent délicieux quand il s'attarde sur son pays d'origine le Cameroun et qu'il en évoque les saveurs. "Il découvrit la forêt tout à tour brasillante sous le soleil de midi, couverte de toutes sortes de chants, de grésillements et de craquements, puis silencieuse à la tombée de la nuit."

Le titre du roman est un épi phénomène crucial qui en dit long sur le pouvoir des femmes ! Pour "le peintre du siècle et des suivants", "La belle métisse, survoltée, ressemblait à une inaccessible étoile". Car Mado n'avait d'yeux que pour Marcel.

Eugène Ebodé est écrivain, universitaire et journaliste. Né à Douala il s'est installé en France. Couronné de nombreux prix littéraires, il est l'auteur prolifique de romans, essais, nouvelles, poèmes et contes. Brûlant était le regard de Picasso est son 10ème roman.


« Brûlant était le regard de Picasso » d'Eugène Ebodé - Gallimard Continents Noirs - Mars 2021






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