« Bel abîme » de Yamen Manai

Dernière mise à jour : 25 févr.


Bel abîme est un texte très court d’une densité, d’une intensité extrêmes, que Yacem Manai, auteur tunisien, a bâti comme un monologue, portant haut et fort les vibrations de la voix d’un adolescent dont on comprend vite qu’il se trouve en prison face à son avocat commis d’office et un psychiatre. Les charges qui pèsent contre lui sont très lourdes, l’adolescent – qui n’a pas de nom – dit ne rien regretter. Qui est-il, qu'a-t-il fait et quelles sont les raisons qui l'ont mené là où il est? Il est le représentant de cette jeunesse tunisienne déçue par les promesses d’une révolution dévoyée qui n’a pas réussi à nourrir l’espoir d’une vie meilleure. Violence, corruption, système de clientélisme gangrènent la société et les hommes politiques. Ce n’est pas pour rien que des jeunes par milliers quittent leur pays au risque de leurs vies. L’auteur choisit de nous confronter au regard désabusé de cet adolescent meurtri de tous côtés: par l’abus d’autorité de son père qui constamment exerce sur lui une violence physique et morale insoutenable. Par l'attitude de sa mère, soumisse et consentante, qui, ne faisant rien, se rend complice. « Ma mère n’était peut-être pas coupable, mais l’idéale complice. Beaucoup de femmes le sont, croyez-moi. Elles sont complices de cette graine de violence qu’on sème dans nos cœurs depuis tout petits. » De la part de ses professeurs, de ses compagnons d’école, ce ne sont que brimades et humiliations. Il vient d'une banlieue de Tunis que l’avocat qualifie de « populaire » – « C’est pas vraiment le mot, pourrie conviendrait mieux » - précise, cynique, l’adolescent. Un jour béni pourtant, l'enfant meurtri, souffre-douleur de tous, en manque d’affection, trouve son salut dans l’amour partagé avec une petite chienne, qu’il recueille à sa naissance et décide d’adopter. Bella, c'est le nom qu'i lui donne, représente pour lui tout ce qui est beau et à son contact plein de chaleur et d’amour, il se sent renaître. Il a enfin trouvé un sens à sa vie. Jusqu’au jour dramatique où elle lui est enlevée de façon extraordinairement violente. Encore et toujours la violence, gratuite et destructrice. Tous les deux sont des parias de la société, car les chiens ont très mauvaise réputation dans les pays musulmans, ils sont impropres et doivent être éliminés. L’auteur n’hésite pas à critiquer la religion et son pouvoir, en particulier les hadiths, dont il met en doute l’authenticité. Le meurtre de Bella le transforme en justicier. Il y a plus de recherche de justice que de vengeance dans les actes criminels qu’il mène contre tous les responsables de la mort de Bella. Son père, l'agent, le maire se retrouvent face à son fusil et doivent rendre compte. « Pourquoi vous tuez les chiens ? … Pour que la rage ne se propage pas dans le peuple…Mais le peuple a déjà la rage ? vous ne le saviez pas ? » Avec une détermination et une logique glaçante, l’adolescent crie son désespoir et sa rage, sans concessions ni détours, obéissant à une force brute et un élan vital inébranlable. "Si j'ai été toujours violent? ...Être violent aujourd'hui, ce n'est que rendre un chouïa de la soupe qu'on m'a toujours servie". Enfin, le titre remarquable Bel abîme fait référence à la Tunisie, un pays d’une grande beauté que ceux qui le gouvernent transforment en abîme. Ecoutons la plainte de l’adolescent devant sa chienne morte : « Je lui murmurais que l’un contre l’autre, nous étions un bel abîme dans lequel les rêves se sont échoués, que notre meilleure part gît six pieds sous terre. » Une grande émotion se dégage de ce texte où chaque mot bien à sa place n’est pas superflu, frappe juste et fort, contre les injustices et la violence d’une société envers ses propres enfants.


Bel abîme de Yamen Manai édité en 2021 chez Elyzad, maison d'édition tunisienne que nous connaissons et apprécions à notre festival.

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